‹ Mémoires du trottoirChapitre 55 sur 56 · IL PROTÈGE MEYER · texte numérisé non relu

IL PROTÈGE MEYER

« Les billets fournis par la maison Meyer ont toujours des chances favorables ; »

Quand on passe dans certains quartiers de Nice et à Paris, tant sur les boulevards que dans les rues adjacentes, et que, jusqu'au matin, on voit les fenêtres vivement éclairées et que des bruits métalliques arrivent à nos oreilles...

Quand on lit le récit de la misère et des souffrances sans nom de la population irlandaise;

On peut s'étonner à bon droit d'apprendre que quelques Anglais soient si vivement préoccupés de ce qui se passe sur un petit coin de terre où ils non rien à voir. He! pour Dieu! laissez là Monaco et parlons un peu de l'Ulster et du Connaught.

N'est-ce pas une honte de voir les piétistes pleur-

nicher sur le suicide annuel d'une ville d'eaux, quand ils détournent les yeux des milliers de cadavres qui jonchent leurs campagnes au bénéfice de quelques lords.''

C'est là qu'est l'ulcère, évêque de Gibraltar!

La verte Eryn est plus digne de vos préoccupations que le bleu Monaco. Si le jeu fait chaque jour de plus grands ravages dans les cités, aux courses, au tripot, à la Bourse, au cercle, tâchons de le restreindre, si on ne peut l'empêcher. Mais il y a quelque chose de plus pernicieux que le jeu, c'est l'hypocrisie.

ous assistons aux dernières convulsions du système social qu'ont inventé les conservateurs et qu'ils ont eu l'impudence de nommer Y ordre moral.

Il suffit de jeter un regard sur ce tableau décroché pour être certain, en toute conscience, qu'il n'était bon qu'à jeter au feu.

Sans parti pris, sans passion, nous allons, si cela vous agre'e, le passer en revue.

Ouvrez les journaux; entrez dans une église, si vous ne craignez pas de vous refroidir, écoutez le soir, la conversation de la famille au coin du feu,

i. Extrait en partie de la Quaterly Review.

le texte le plus ordinaire, le sujet universel de toutes les conversations, ce qui soutient l'intérêt de la presse et tient en suspens l'attention publique, c'est le crime. Il est partout. On le crie dans les rues, on le met en action sur la scène, on le chante en ballades, on le débite en images. Pas de semaine où la découverte de quelque atrocité ne vienne attrister l'âme. Les cours d'assises toujours ouvertes, toujours occupées, semblent nous donner par la publicité de leurs débats une constante leçon de meurtre, d'extravagance et de folie! Les détails de cette perpétuelle tragédie, mêlée d incidents parfois comiques, forment la seule lecture d'une grande partie de nos concitoyens. Plus la civilisation avance, plus le crime devient savant.

A mesure que Paris s'agrandit et que de nouveaux hôtels s'y construisent, des vices nouveaux viennent s'y établir.

Un océan de corruption en baigne les avenues. Les colonnes des journaux s'élargissent pour contenir une faible partie des annales de la perversité.

D'où vient ce déluge de vices? N'y a-t-il pas un clergé nombreux pour sermonner le public, des législateurs pour punir, des surveillants de jour et de nuit, des juges, des avocats, des geôliers et des

bourreaux? Depuis quelques années, on a double le nombre des églises, quadruplé celui des réverbères.

Les sergents de ville ont-ils abandonné leurs fonctions? Les prêtres ont-ils déserté les églises? Les magistrats ont-ils renoncé à leurs sièges? Non. Tout se perfectionne, les inventions utiles abondent, les livres pullulent, et d'année en année le budget de nos vices grossit, et, plus nous opposons d'obstacles a ce progrès désastreux, plus les méfaits, qui se multiplient, bravent les efforts, les lois, les magistrats et les châtiments.

Il faut croire qu'il y a là-dedans quelque étrange malentendu. Au lieu de nous moraliser, toute cette discipline sociale, lois, sermons et mesures prohibitives, ne nous rendrait-elle pas immoraux? Cest ce qu'il est utile d'examiner.

A Paris, les attentats contre la propriété sont innombrables; les crimes contre les personnes sont beaucoup plus rares. Si l'on chercheles motifs secrets de cette proportion inégale, on reconnaîtra qu'elle a sa source dans le caractère même des habitants, dans les tentations qui lui sont journellement offertes, dans les besoins de toute une classe dont on semble n'avoir pas tenu compte.

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La vengeance, la haine, l'amour, passions qui poussent au meurtre un Espagnol ou un Italien, ont peu de prise sur le Parisien ou sur le Français des grandes villes. Il se venge en amassant des richesses qui lui permettent d'éclabousser ceux qu'il déteste ; et il sait bien que, avec de l'argent, il sera aimé autant et plus qu'il ne voudrait.

Cette cupidité irraisonnée, ce désir de battre monnaie, qui régnent dans toutes les classes de la société, produisent dans les rangs des moins favorisés, de ce qu'on appelle les basses classes, des crimes, des meurtres, des empoisonnements. Mais c'est en province que se passent, le plus souvent, ces scènes terribles. A Paris, la facilité de voler est trop grande pour que le chercheur d'or ait besoin de recourir à une violence qui exposerait sa propre vie. Paris est le paradis des filous de tout ordre et de toutes catégories. Le vol simple ou dissimulé y est une profession. En haut, la Bourse, la coulisse, les banquesde crédit, les boutiquesfinancières, les conseils d'administration et de surveillance; au milieu, les restaurants, les hôtels, les cafés, les petites maisons de change et de dépôt; en bas, les marchands de vin, les comptoirs de reconnaissances du Montde-piété, les brocanteurs...

Il s'agit de savoir où le vice se fabrique. Il suffit pourcela de pénétrer dans chaque maison, opulente ou seulement aisée ; on y trouvera une manufacture de vols en permanence.

Forcés par leurs habitudes de luxe de confier à leurs domestiques le soin d'acheter les objets nécessaires ou superflus, les gens riches offrent aux subalternes une tentation perpétuelle, à laquelle il est bien difncile de résister. Le valet, l'intendant, le sommelier, connaissant l'état de la fortune du maître,, ses revenus, ses dettes, l'irrégularité de ses payements, sa négligence, son horreur des chiffres, son amour du plaisir, le pillent à qui mieux mieux. Quand ils le voient donner à une actrice du Palais- Royal ou de la Renaissance cinquante ou cent louis pour une heure de conversation, un raisonnement qui ne manque pas de justesse les porte à croire que leurs services, plus utiles, ne sont pas suffisamment rémunérés. On s'entend avec les fournisseurs; on prélève une taxe sur les menusplaisirs de Monsieur. Sa dissipation augmente le désir de mettre à contribution une bourse si facile. C'est le vol innocent, qui se justifie et se sanctionne. Le marchand aide le valet de chambre; fraude légitime qui lui sert à

écouler sa marchandise. Le maître d'hôtel gagne sur la table; le sommelier sur les vins; le cocher sur la réparation des voitures, sur le foin et sur l'avoine; le palefrenier grapille sur le tout. Chaque dépense est augmentée de quinze ou vingt pour cent; le nombre des objets prétendus nécessaires se multiplie en proportion de l'avidité des subalternes et de l'indolence du maître. Cette dilapidation est générale, et les gens contractent des habitudes d'opulence et de gaspillage.

Je sais plus de vingt fils de famille qui ne peuvent pas changer de tailleur. Ils sont retenus par ladette, et la note, dans ce cas, est toujours d'une haute fantaisie.

Ainsi se démoralise toute une classe de serviteurs et de commerçants. Domestiques et fournisseurs mettent le bourgeois ou le gentleman en coupe réglée et regardent la spoliation comme un bénéfice légitime et convenu. Le principe de la probité est absolument détruit.

Un domestique enrichi ouvre unhôtelou un café. S'il est prodigue et s'il ne compte pas, il tombe dans la misère et devient voleur. S'il est économe et prudent, il sert d'exemple à tous ceux qui hésiteraient à

rançonner leurs maîtres. Tel est le cours de vice.de dépravation et d'immoralité qui tombe des hauteurs de la société sur les boulevards et dans les rues; telle est une des manufactures d'improbité les plus fécondes que nos mœurs organisent et soutiennent.

Dans les familles dont la fortune est médiocre, la spoliation se pratique sur une moins grande échelle. Le résultat pour la moralité est absolument le même. Une servante fait « danser l'anse du panier». Elle a des rapports d'intérêts avec le boulanger, le charbonnier, l'épicier.

Un sentiment de justice nous force à déclarer que cette dernière classe de domestiques peut alléguer des excuses recevables. Maltraitée, mal payée, souvent mal nourrie, condamnée à des fonctions pénibles, sans conseils, sans appuis, sans repos, elle serait héroïque si elle était vertueuse. La tireuse de cartes prédit à la jeune servante un amoureux, un sort brillant. La séduction est facilitée. L'amantaide au pillage de la maison, et la malheureuse qui n'a détourné d'abord que quelques menus objets, est bien obligée de voler si elle a un enfanta nourrir.

11 est donc démontré que le peuple se démoralise au sein des familles riches et des ramilles bourgeoises.

Dans toutes les branches de commerce, l'art de duper le public s'est perfectionne d'une manière effrayante. Ici, on vous trompe sur la solidité du tissu, sur la qualité de la soie, là, on vous vend des poudres et des eaux parfumées qui, pour un éclat de quelques soirées, feront la peau rugueuse et noirâtre. Ce n'est partout que mensonge, charlatanisme et dol.

Tel médecin ne fait pas payer ses visites, mais vous vend chaque fois pour vingt-cinq ou trente irancs un prétendu remède qui lui coûte cinquante centimes.

Tel avoué à qui il est dû cinquante francs d'honoraires vous compte cinq cents francs de peines et soins.

Mais, dira-t-on, que faire à cela? Cette première école de vices, ce n'est pas le gouvernement qui l'établit : c'est une suite funeste, mais inévitable, de l'avidité inhérente aux mœurs d^un peuple qui voit partout le luxe déployé.

Prenez-vous-en au caractère général de ces ébauches de voleurs.

Cela est vrai sans doute; mais tous les gouvernements de l'Europe favorisent une manufacture de

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vices autrement fertile en résultats odieux. L'agiotage sur les fonds publics n'est qu'un jeu de hasard, où la fraude, la malhonnêteté, l'audace, concourent à la victoire. Tous les mensonges, toutes les ruses, servent au joueur pour lui assurer la propriété de son gain eten grossir lasomme. On ne sait pas combien de faussaires sont sortis de cette école.

Presque tous les faussaires sont jeunes. Tentés par le spectacle des richesses qui les entourent, des plaisirs qu'ils envient, devenus peu scrupuleux sur les moyens de se procurer de l'argent, ils commettent le crime, bien convaincus que la plupart des gens avec lesquels ils vivent sont au fond tout aussi coupables qu'eux.

Je ne parlerai pas des cercles et des centaines de tripots qui fonctionnent sous cette dénomination : je veux descendre jusqu'à des sources de vices moins

connues et moins observées.

Ceux qui ont visité les bords de la Bièvre, et qui ont pu voir la misérable population qui y végète, contempler le cœur serré ces pauvres' enfants en guenilles, maigres, hâves, exsangues; ceux qui ont cherché à étudier la plaie sociale dans certains recoins de la Villette et de Saint-Denis, sont rêve-

nus de leur excursion pâles d'horreur et frémissants de honte. Eh quoi ! tant de misère si près de tant de luxe! des êtres humains réduits à chercher leur nourriture au coin des bornes comme des animaux, quand d'autres pleins, repus, bouffis d'orgueil, mais non plus honnêtes, se prélassent sur des coussins, ayant sur le devant de leur voiture un petit chien dont la pitance serait enviée par un de ces enfants qui s'éteignent au fond d'une cave obscure, sale, sans air! Et cela sous le même ciel, sous la même convention sociale!

Les misérables logements habités par les classes pauvres sont certainement des pépinières de crimes. Cest là que, loin des yeux, au milieu de la malpropreté la plus dégoûtante, s'entassent des familles de déshérités, pauvres, mendiants et voleurs par la force des choses.

C'est au fond de ces allées obscures, qui ne sont ni pavées, ni éclairées, que se trament la plupart des mauvais coups contre les propriétés des environs de Paris. Les propriétaires de ces repaires dangereux, sûrs de ne jamais pouvoir les louer à des gens de bien, ne veulent pas renvoyer la vermine qui les occupe; quelques prostituées de dernier ordre y établissent leurs toiles d'araignée. Il y a là des femmes qui se vendent cinq sous. Si quelques familles honnêtes, laissées sans ressources par la

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perte de l'homme tué au travail, écrasé entre deux fourgons, tombé d'un échafaudage ou simplement déporté, se trouvent mêlées à ces colonies de malfaiteurs, la corruption ne tarde pas à les atteindre. Enfants, femmes, jeunes gens, vieillards, tout cela vit ensemble dans l'habitude de la mendicité, de la rage, et souvent dans une épouvantable promiscuité. Il y a dans ces bouges des traditions de vols heureux et de crimes impunis. Et pendant que les législateurs pérorent sur l'amélioration de l'espèce humaine, sa dépravation continue en secret, s'élargissant chaque jour.

Pourquoi des asiles propres et salubres ne seraientils pas assurés à la portion indigente de la société? Le vice s'associe presque toujours à la saleté et à la misère. Pourvoyez au bien-être des hommes, ce sera préparer leur amélioration morale.

Un certain nombre de ces malheureux dont je viens de parler appartiennent ou ont appartenu à la classs ouvrière. On les emploie pendant une partie de l'année; mais que feront-ils le reste du temps, sans travail, sans moyen de subsistance r Dès qu'ils ont reçu quelques sous, ils vont s'empoisonner dans les débits d'alcool et de vins chi-

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miques auxquels on ne demande que le certificat qu'ils ont payé pour les droits d'entrée ! Là, l'homme s'affaiblit, se dégrade et en arrive à n'avoir plus que les instincts de la brute.

Voilà des gens bien préparés à se dévouer pour la société qui les rejette!

Si l'on résume ces faits incontestables, et que l'on note que le vice, protégé par les gouvernements, «sous forme de déception et de mensonge, nourri dans les maisons qui ont un escalier de service, sous forme de profits secrets et frauduleux; alimenté par les mœurs commerciales, est encore augmenté par les causes architecturales et locales que je viens de rapporter; si l'on y joint cette grande source de crimes, la faim, on ne s'étonnera plus de la progression des attentats à la propriété et aux personnes. Une seule chose étonnera, c'est Fimpassible aveuglement des législateurs.

Ce serait un document indispensable pour l'histoire de la nature humaine que le récit fidèle des diverses gradations de vice et de crime traversées depuis l'enfance jusqu'au moment de la mort par un de ces malheureux, condamnés de naissance, qui, venus à la vie dans un bouge, finissent par tomber sous la main de fer de la loi.

La société des conservateurs ne voit que la faute et le châtiment, la dernière page, le dénouement

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du drame, l'effet sans sa cause, le bris de clôture, le vol, le meurtre et l'echafaud.

Ils disent bêtement en rendant compte d'une exécution : a La justice des hommes est satisfaite! »

Eh bien! si elle est satisfaite, elle n'est pas difficile!

C'est ainsi, d'ailleurs, que presque tous les jugements humains sont préparés et porte's. C'est ainsi que l'on écrit les annales des tribunaux et celles des empires. Les enquêtes et les rapports ne servent à rien. Un paysan, qui voulait savoir l'heure, acheta pièce à pièce, à mesure que ses moyens le lui permirent, tous les rouages dont se compose une montre, puis les aiguilles, le verre et le cadran. Il avait la montre tout entière et il ne savait pas l'heure plus qu'auparavant.

On a vu comment se fabrique le vice, dans les boutiques, dans les familles, dans les prisons; comment le gouvernement et les lois concourent euxmêmes à faire des voleurs et à imprégner d'immoralité des classes tout entières de citoyens. Il est évident que, par leur imprévoyance et par un cruel

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mépris de l'humanité, nos institutions favorisent le vice; que les classes supérieures de la société, par leur immoralité brillante, l'alimentent à leur tour; que la situation de nos prolétaires les condamne d'une manière presque inévitable à transgresser la loi et à subir le châtiment qu'elle impose; en un mot, que nous faisons des coupables pour les punir.

Une société ainsi organisée doit être en butte à de graves reproches. Rester pauvre et honnête est donc chose impossible dans une ville comme Paris. L'indignation ne s'empare-t-elle pas de toute âme bien née quand on réfléchit à ces institutions qui disent à l'homme sans ressources : « Sois criminel ou meurs de faim! »

Les monts-de-pieté et les boutiques des brocanteurs qui, la plupart, prêtent sur gages, aplanissent singulièrement la route de la ruine. On commence par engager le superflu; on vit quelque temps sur l'argent prêté; la misère continue et tout y passe; la famille se trouve sans draps, sans chemises, sans matelas. Les femmes, dont les illusions sont plus vives, se laissent facilement entraîner dans cette déception autorisée.

Quand je passe devant une de ces boutiques où l'on voit exposés à vil prix les objets provenant des ventes du Mont-de-Piéte, je vois dans ces détes-

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tables trophées la ruine des familles, le crime, le vol, la mendicité, le meurtre.

Organisée en apparence pour la repression des crimes, la société se trouve, dans le îait, organisée pour leur propagation. L'échafaud, l'exécution, détruisent chez le peuple le sentiment de la pitié. Le spectacle de l'opulence l'irrite; l'habitude de la fraude le démoralise; l'agiotage passé en coutume sanctionne l'improbité. Les agents, les commissaires de police et les juges n'ont aucun intérêt à ce que la nation soit morale; ils en ont beaucoup à ce qu'elle ne le soit pas. Tout concourt au même but; tout contribue à effacer des esprits le sentiment de l'équité primitive.

Il en de même dans tous les pays de l'Europe. Les ministres et leurs commis profitent souvent des secrets d'Etat, auxquels ils sont initiés, pour faire à la Bourse d'immenses et faciles profits, et enrichir leurs parents et leurs maîtresses. Des princes, des souverains en possession d'immenses revenus les trouvent insuffisants et ne craignent pas de spéculer sur les fonds d'Etat à l'aide de noms supposés.

Ceux qui, las de la vie, la rejettent comme un

fardeau, ces suicidés dont les journaux parlent avec horreur, ne sont que des malheureux qui placés par la société entre le crime ou le meurtre d'eux-mêmes, aiment mieux attenter à leur vie qu'à celle d'autrui.

Ouvrez Y Echo des Tribunaux.

J'y trouve l'histoire d'un pauvre enfant de seize ans, Henri Crépel, condamné pour vagabondage; il est seul au monde, son père est à Bicêtre.

Qui le recueillera quand il sortira de la maison de correction?

Après Crépel, c'est Miche Scorro, une petite négrillonne de quinze ans, condamnée elle aussi à la maison de correction. Sa mère, qui travaillait dans une plantation à Cuba, étant morte, une famille espagnole l'amena à Paris. Elle fut séduite par les fils de ses maîtres, qui la rouaient de coups. La pauvre Miche a enfin comparu devant le tribunal en compagnie d'une femme prévenue d'avoir excité la pauvre petite négrillonne à la débauche. Miche est condamnée à être enfermée dans une maison de correction, comme Henri Crépel.

Après Miche comparaît Lucien Barbier, qui n'a d'autre demeure, depuis quatre ans, qu'un égout en

dehors des fortifications. Lucien est âgé de seiz^ ans.

L'égout a un mètre de hauteur sur soixante centimètres de largeur. C'est là, au milieu des miasmes, que cet enfant a passe quatre ans. La nuit dans ses rêves il voyait des choses étranges et entendait des bruits singuliers. Il était en proie à des hallucinations causées par des évaporations vénéneuses.

Il soutenait parfois des luttes terribles contre les rats, dont le museau velu venait frôler son visage. Et parfois, quand la faim le pressait trop vivement, il faisait griller l'un de ses ennemis sur quelques charbons!

Lucien a pris à Tétalage d'un boucher un morceau de viande de deux francs... Il est condamné à quinze jours de prison. Et après? — Une législation plus douce et plus prévoyante, l'amélioration des classes supérieures, l'instruction générale modifieront cet état de choses.

Puisse la science, délivrée des entraves du cléricalisme, purifier par un nouveau baptême notre civilisation décrépite!

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