LA VIE SURCHAUFFÉ
Pour les uns, la vie commence à midi, à la Bourse. Pour les autres, à onze heures, au cercle. On joue ce qu'on n'a pas, on vit sur les écarts.
L'argent acquis de cette façon n'a pas de valeur : on le jette, et c'est la prodigalité des dissipateurs qui règle le cours de chaque chose et en fixe le tarif. Dix millions de travailleurs font des économies; dix mille spéculateurs s'en emparent et les dissipent.
Après avoir été le cerveau du monde, Paris n'est plus qu'une vaste maison de jeu. On joue à la politique, on joue au baccarat, on joue aux courses. Je me demande comment ceux qui travaillent font pour manger. Une livre de bœuf, un poulet, deux pêches, représentent le salaire de trois jours. On n'a pas un cigare passable à moins de jd centimes. Une salade coûte le prix d'un dîner sous Louis- Philippe.
Avec cela, c'est tous les jours fête.
Une société bizarre, composée de descendants des croisés, de pick-pockets et de garçons coiffeurs, se transporte journellement sur le turf. Alphonse parie, contre Godefroy de Bouillon, Polyte fait une poule avec Renaud de Montauban, et Jack Sheppard tient les enjeux.
Des orgueilleux qui n'admettent pas l'égalité dans la vie civile, l'acceptent comme toute naturelle dans la vie d'exception. Avec un louis, tous les hommes sont égaux dans l'enceinte du pesage.
L'entraîneur joue contre le propriétaire, le jockey contre l'entraîneur. C'est à qui mettra l'autre dedans. Botany-bay mêle les cartes, et Cayenne coupe.
Au début, les réunions avaient lieu une fois par semaine; c'est tous les jours maintenant, en attendant que cela soit deux fois par jour. Toutes les voitures sont enlevées aux enchères par les manieurs d'argent, de façon que l'honnête homme ne trouve plus un fiacre sur la place pour faire ses courses d'affaires.
Tous les gouvernements de l'Europe favorisent l'agiotage sur les fonds publics. Du haut en bas de la société, la fraude, l'audace, la malhonnêteté, concourent à la victoire. Tous les mensonges, toutes les ruses, servent au joueur pour lui assurer la propriété de son gain et en grossir la somme. Le spectacle des richesses qui les entourent et des plaisirs qu'ils envient, trouble et enivre ceux qui entrent
LA VIE SURCHAUFFEE
dans la vie. La société semble organisée pour la propagation des crimes. A voir les heureux du jour, on peut croire à l'impunité. Les fonctionnaires, les juges, les agents, n'ont aucun intérêt à ce que la nation soit morale. C'est à qui profitera d'une situation ou d'une influence pour enrichir ses parents et ses maîtresses. Tout contribue à effacer des esprits-le sentiment de l'équité primitive.
La fin de toutes choses sera bientôt la fortune ou le suicide. Non pas la fortune qui est la recompense de longs efforts et d'une louable persévérance dans le travail et dans l'économie, mais la fortune rapide, la fortune soudaine. Un gros lot ou un gros coup.
Banco partout, banco toujours!
— Le million ou le bagne?
— Banco!
— Mines d'or où il n'y a pas d'or, société des gaz du Centre de l'Afrique, chemins de fer du Pôle austral, tramways de Madagascar, compagnie générale des pêcheries de Ja Bièvre, mines de perles du Lotet-Garonne, forêts d'eponges du Midi, société des Sucres de caoutchouc...
Emission de 100,000 actions de 5oo francs vendues 930 francs 5o centimes !
La souscription est couverte dix fois.
La bonne fait danser l'anse du panier, escamote le linge et le vin;
La femme de chambre s'approprie de temps en temps une bague, une perle, un brillant;
Le valet de chambre fume les cigares de M. et ramasse tout ce qui traîne sur les meubles;
Le cocher compte dix litres d'avoine par jour et par cheval et n'en donne que cinq;
Monsieur entretient une maîtresse avec la dot de madame;
Madame, qui doit à sa couturière et à sa modiste, accepte les hommages et la subvention d'un vieil ami;
Le vicomte de Castel-Judiciaire perd 3oo,ooo fr. au club; il imite la signature de son père pour se procurer des fonds;
La baronne de Veau-Braise, se trouvant gênée, cède à une entrepreneuse les deux heures disponibles de sa journée...
C'est un surchaufîage général.
Toutes les femmes veulent des bijoux et des voi-