SOCIÉTÉ BELGE DE LIBRAIRIE , EÏC
HAUMAN , CATTOIR et COWtV.
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J'avais donné déjà l'ouvrage de Vico ; je donne aujourd'hui Vico lui-mérae , je veux dire, sa vie, sa méthode , le secret des transformations par lesquelles passa ce grand esprit. On les retrouvera toutes, soit dans le mémoire qu'il a écrit sur sa vie , soit dans les autres opuscules dont notre premier volume contient la traduction ou l'extrait.
La méthode suivie par Vico est d'autant plus importante à observer qu'il n'est peut-être aucun inventeur dont on puisse moins indiquer les précédens. Avant lui, le premier mot n'était pas dit ; après lui , la science était , sinon faite , au moins fondée ; le principe était donné , les grandes applications indiquées.
Ce principe , quel esl-iF? Le frontispice qu'on a sous les yeux en est la traduction pittoresque. C'est le même que Vico plaça en tète de la seconde édition de la Scienza ntwva ( 1730 ).
La femme , à tète ailée , dont les pieds posent sur le globe et sur l'autel qui le soutient, c'est
la philosophie, la mélaphysiquc. Ce globe est le monde social fondé sur la religion du mariage et des tombeaux, autrement dit sur la perpétuité des familles; c'est ce qu'indique la torche, la pyramide, etc. La philosophie sociale s'élance du monde, comme pour remonter vers Dieu son auteur '. De l'œil divin part un rayon qui se réfléchissant en elle, va frapper, illuminer la statue de l'aveugle Homère, représentant du génie populaire, de la poésie instinctive des nations, d'où leur civilisation doit sortir. La statue , vieille et lézardée, porte sur une base ruineuse; il semble que le rayon la détruise en l'éclairant. C'est qu'en effet, cet Homère dans lequel on a cru voir un homme , doit périr comme homme , fondre au flambeau de la nouvelle criti-
' L'idée première de celle iraa{îe emblémalique est plalonicienne el daniesque. Elle semble erapriinlée aux vers du Paradis : » Comme l'oiseau, dans sa feuillée chérie, » impatient de la nuit qui le prive de voir sa couvée et n d'aller lui quérir la pâture, il devance l'heure , sort des « rameaux, attend , el regarde d'ardent désir, pour qu'en- « fin vienne l'aurore. Telle Celle que j'aime se dressait « attentive... Moi, la voyant suspendue elavide, je restais » comme celui qui voudrait bien encore, et qui cependant » jouit de l'espoir... (Parad,, C. XXIII.) — Je regardai » les yeux de Celle qui emparadisa ma pensée j et comme » uu homme qui voit dans un miroir l'image d'un flambeau » avant le flambeau même , il se retourne , il compare , » et voit la flamme et le miroir s'accorder comme en un » chant l'air et les paroles; ainsi je fusfr^appé, etc. (Ihid, « C, XXVIII). »
— m — que; disons mieux, il va plutôt grandir, il va devenir un être collectif, une école de poètes, de rhapsodes, d'homérides ; que dis-je une école? un peuple , le peuple grec , dont les rhapsodes n'ont fait que répéter , moduler les traditions poétiques.
Le poète grec n'est ici qu'un exemple. Autant vaudrait tout poète primitif de tout autre peuple; autant tel ou tel des législateurs antiques. Numa ou Lvcurgue, Minos ou Hermès, pourrait figurer ici comme Homère. Les législations, les religions sont, aussi bien que les littératures, l'ouvrage, l'expression de la pensée des peuples. Ici je demande la permission de me citer un instant moi-même.
« Le mot de la Sciensa nuova est celui-ci : \humanité est son œuvre à elle-même. Dieu agit sur elle, mais par elle. L'humanité est divine, mais il n'y a point d'homme divin. Ces héros mythiques , ces Hercules dont le bras sépare les montagnes , ces Lycurgues et ces Romulus , législateurs rapides , qui , dans une vie d'homme , accomplissent le long ouvrage des siècles , sont les créations de la pensée des peuples. Dieu seul est grand. Quand l'homme a voulu des hommes-dieux, il a fallu qu'il entassât des générations en une personne , qu'il résumât en un héros les conceptions de tout un cycle poétique. A ce prix, il s'est fait des idoles historiques, des Romulus et des Numa. Les peuples restaient prosternés devant ces gigantesques ombres. Le philosophe
les relève el leur dit : Ce que vous adorez , c'est vous-mêmes, ce sont vos propres conceptions... Ces bizarres et inexplicables figures qui flottaient dans les airs, objet d'une puérile admiration, redescendent à notre portée. Elles sortent de la poésie pour entrer dans la science. Les miracles du génie individuel se classent sous la loi commune. Le niveau de la critique passe sur le genre humain. Ce radicalisme historique ne va pas jusqu'à supprimer les grands hommes. Il en est sans doute qui dominent la foule , de la tète ou de la ceinture ; mais leur front ne se perd plus dans les nuages. Ils ne sont pas d'une autre espèce ; l'humanité peut se reconnaître dans toute son histoire , une et identique h elle-même. » (Hist. Rom., t. I,p. 6 de la 2® édition).
La science sociale date du jour où cette grande idée a été exprimée pour la première fois. Jusque là , l'humanité croyait devoir ses progrès aux hasards du génie individuel. Les révolutions de la politique , de la religion , de l'art , étant rapportées à l'inexplicable supériorité de quelques hommes , il ne restait qu'à admirer sans comprendre , l'histoire était un spectacle infécond , tout au plus une fantasmagorie amusante. Les faits apparaissaient comme individuels et sans généralité, on ne pouvait en dégager des lois , en tirer des inductions.
Quelle est l'influence de l'individu? jusqu'à quel point l'homme mythique , l'homme collectif, l'hom-
me individuel , peuvent-ils être considérés comme expression , comme symbole d'une civilisation , d'une époque? c'est là une question grave. La science, la morale, la religion, y sont engagées. Ce n'est pas dans celle petite préface que nous pouvons traiter ce grand sujet. Peut-être ailleurs essaierons-nous de dire ce que c'est que symbolisme, de fixer la critique de ce principe dangereux et fécond, d'expliquer comment les deux écoles , symbolique , anti-symbolique , celle qui généralise , celle qui individualise, se combattant, se contrôlant, s'équilibrant Tune l'autre , sont également nécessaires à la science , dont leur balancement fait la vie , comme l'équilibre de la vie commune et de l'individuelle fait la vie de la nature.
Revenons. Le Mémoire biographique de Vice présentera à bien des lecteurs moins d'intérêt que peutêtre ils n'en atlendent '. La vie d'un grand inventeur n'est guère que l'histoire de ses idées. Point d'aventures, peu d'anecdotes. Vico ne sortit guère de Naples. II naquit, il vieillit pauvre, dans les fonctions obscures de l'enseignement ; heureux et reconnaissant , lorsque les grands , les gouverneurs espagnols ou autrichiens lui faisaient l'honneur in-
• Nous reproduisons le discours préliminaire de la première édition sur la vie et les ouvrages de Vico , au risque de répéter quelques détails biographiques qu'on retrouvera d'ans la Vie de Vico, écrits par lui-même.