Chapitre 11, — Des genres ou des idées
Lorsque les Latins disent genus, ils entendent forme ; lorsqu'ils disent species , ils y attachent deux sens, celui d'individu, comme dit l'École, et celui d'apparence, apparenza. Quant aux genres, tous les philosophes pensent qu'ils sont infinis. Les anciens philosophes de l'Italie ont nécessairement dû croire que les genres sont des formes infinies, non pas eu grandeur, mais en perfection , et que , comme infinis , ils ne résident qu'en Dieu, mais que les espèces , ou choses particulières , sont des images de ces formes. Et si pour l'ancienne philosophie italique , le vrai était la même chose que le fait , les genres ne devaient pas être pour elle les universaux de l'École, mais les formes mêmes. J'entends les formes métaphysiques, qui diffèrent autant des formes physiques que les formes plastiques diffèrent des formes séminales. La forme plastique , tandis qu'on forme quelque chose à son image , reste la même, et est toujours plus parfaite que ce qui est formé ; mais la forme séminale , en se développant chaque jour, change et se perfectionne 5 en sorte
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^ue les formes physiques et séminales sont formées . »iir les formes métaphysiques et plastiques.
Qu'oD doive considérer les genres comme infinis , non pas en étendue , mais en perfection , c'est ce qui ressort de la comparaison de ces deux sortes de genres. La géométrie , que l'on enseigne par une méthode synthétique, c'est-à-dire par des formes , est parfaitement certaine dans ses opérations et dans ses résultats : partant des propositions les plus simples pour s'avancer à l'infini sur la foi de ses axiomes , elle enseigne la manière de combiner les élémens dont se forme le vrai qu'elle démontre ; et si elle enseigne la manière de combiner les élémens, c'est que l'homme a en lui-même les élémens qu'elle enseigne. L'analyse, au contraire de la géométrie, quoiqu'elle donne un résultat certain, est cependant incertaine dans ses opérations, parce qu'elle part de l'infini , et descend de là aux choses les plus simples; or, dans l'infini il n'est rien qu'on ne puisse trouver; mais par quelle voie irouve-t-on , c'est ce qu'on ignore. Les arts qui enseignent le genre, ou la manière selon laquelle les choses se font , comme la peinture, la sculpture, la plastique, l'architecture, arrivent avec plus de certitude à leur fin , que ceux qui n'enseignent pas ce genre et celte manière, comme sont tous les arts qui procèdent par conjecture, rhétorique, politique, médecine, etc. Les premiers enseignent leur méthode de création , parce qu'ils ont pour objet des prototypes que l'esprit humain contient en soi ; les seconds ne l'ensei^
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gnenl pas , parce que l'homme n'a pas en lui la forme des choses qu'il n'alleint que par conjecture. El comme les formes sont indivisibles ' , ils'ensuitque plus les sciences ou les arts s'élèvent au-dessus des genres ', plus ils confondent les formes , et que plus ils s'enflent et se font magnifiques, moins ils sont utiles. Voilà pourquoi la physique d'Aristote est aujourd'hui en mauvais renom comme trop générale, aujourd'hui que la physique lire de l'emploi du feu et des machines tant d'effels semblables aux ouvrages particuliers de la nature. De même, on ne considère pas comme jurisconsulte celui qui garde fidèlement dans sa mémoire le droit positif, ou l'ensemble et la généralité des règles, mais celui qui discerne dans les causes avec un jugement pénétrant, les circonstances spéciales des faits, les cas d'exception où doit intervenir l'équité. Les meilleurs orateurs ne sont pas ceux qui divaguent à travers les Heux communs ; ce sont, au jugement de Cicéron , et pour me servir de ses termes , ceux qui hœrent in propriis. Les vrais historiens, ce ne sont pas ceux qui racontent les faits en gros en se bornant aux causes générales , mais ceux qui poursuivent les faits dans leurs dernières circonstances , et dévoilent les causes particulières. Dans les arts
" Une ligne plus au moins longue , plus ou moins large . plus ou moins profonde , déforme une figure au point d'en faire méconnaître l'identité.
» Je ne parle pas de ceux de Platon . mais de ceux d'Aristote.
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d'imitation , comme la peinture , la sculpture , la plastique , la poésie , la perfection c'est d'ajouter au type que l'on a pris dans la nature vulgaire, non pas de vulgaires circonstances, mais de nouvelles et de surprenantes ; ou bien encore on emprunte le sujet à un autre artiste, pour l'embellir de traits nouveaux et plus poétiques, et de cette manière on le fait sien. Or, on peut imaginer ces archétypes comme meilleurs les uns que les autres ; les platoniciens ont pu construire leur échelle d'idées , et remonter de degrés en degrés , par des idées de plus en plus parfaites, jusqu'au Dieu très bon, qui contient en soi les très bonnes. Enfin la sagesse elle-même n'est autre chose qu'un art du beau et convenable {solertia decori) , un art par lequel le sage parle et agit de telle manière , dans toute occurrence , que rien autre , pris d'ailleurs , n'y conviendrait aussi bien. Le sage discipline en quelque sorte sa propre pensée par un long et fréquent usage de l'honnéle et de l'utile, de manière à recevoir telles qu'elles font en elles-mêmes , les images des choses qui se présentent à lui pour la première fois ; ainsi il est également prêt , selon l'occasion , à parler et agir en toutes choses avec dignité, son ame est toujours préparée contre toute terreur inattendue. Or ces choses nouvelles , surprenantes , inattendues, les genres et les universaux ne les font pas prévoir. A cela revient assez bien le langage des écoles qui appellent les genres matière métaphysique j si on entend par là que l'esprit
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devient par les genres comme un sujet sans forme qui en recevra d'autant plus aisément les formes spécifiques ; en effet , celui qui possède les genres, ou idées simples des choses , perçoit plus aisément les faits que celui qui s'est meublé l'esprit de formes particulières et qui s'en sert pour en juger d'autres également particulières ; une chose à forme déterminée ne peut guère s'appliquer aune autre pareillement déterminée. Aussi c'est une méthode dangereuse que de prendre des exemples pour règle de ses jugemens ou de ses délibérations ; il n'arrive jamais, ou presque jamais que les circonstances coïncident en tout point. Voici donc en quoi consiste la différence entre la matière physique et la matière métaphysique. Quelque forme que revête la matière physique , elle revêt toujours la meilleure possible, puisque, par le chemin qu'elle suit , c'était la seule qu'elle pût rencontrer. Mais pour la matière métaphysique , puisque les formes particulières sont toutes imparfaites, c'est comme genre et idée qu'elle contient la meilleure.
Nous avons vu les avantages des formes ; passons maintenant aux inconvéniens des universaux.
Parler en termes très généraux, c'est le propre des enfans ou des barbares. Dans la jurisprudence c'est en suivant le droit positif même , c'est-à-dire l'autorité des règles , que l'on commet le plus d'erreurs. Dans la médecine, ceux qui vont droit en avant, procédant par thèses , ont plus de souci de leur système que de leurs malades. Dans la pratique de la
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vie , en combien de fautes ne tombent pas ceux qui se font un système arrêté ? Notre langue a emprunté l'expression grecque pour désigner ces hommes : thematici. Toutes les erreurs eu philosophie viennent de l'homonymie , ou , selon le terme vulgaire , de l'équivoque ; des équivoques , ce sont des noms communs à plusieurs choses; mais sans le genre, il n'y aurait pas d'équivoques ; car les hommes ont une aversion naturelle pour l'homonymie. Dites à un enfant d'appeler Titius sans vous expliquer davantage , quoiqu'il y ait deux personnages de ce nom; l'enfant par l'instinct de la nature qui cherche le particulier, demandera aussitôt : Lequel des deux Titius voulez-vous que j'appelle? Aussi je ne sais en vérité si les genres n'ont pas été cause d'autant d'erreurs pour les philosophes, que les sens l'ont été pour le vulgaire d'opinions fausses et de préjugés. Les genres, comme nous l'avons dit, confondent les formes , ou , comme on dit , rendent les idées confuses autant que les préjugés les obscurcissent. Toutes les disputes des écoles en philosophie, en médecine, en jurisprudence, toutes les contestations et les querelles dans la vie pratique, tout cela est sorti des genres , parce que des genres dérivent les équivoques qui sont comme on dit ab errore. En physique , ce sont les noms génériques de matière et de forme; en jurisprudence, le mot juste, avec sa largeur et son extension indéfinie; en médecine, les termes le sain et le corrompu, dont le sens a trop d'extension ; dans la vie prati-
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que, le mot titile, qui n'est pas défini. C'était aussi le sentiment des anciens philosophes de l'Italie ; on en retrouve la trace dans la langue latine : certum a deux sens, ce qui est prouvé et indubitable, et celui âe propre, qui s'oppose à commun, de manière à faire entendre que le particulier est certain , et le général douteux. Pour eux vérité et équité, verum et œquutn , étaient synonymes. En eflFet l'équité se fait voir dans les circonstances spéciales du fait, comme la justice dans le genre même; d'oii l'on voit que ce qui est exclusivement général est faux , et que le vrai c'est la dernière , la plus spécifique détermination des choses.
Les genres comme dénominations sont infinis ; or l'homme n'est ni rien ni tout; il ne peut donc penser au néant que par négation du réel , et à l'infini que par négation du fini. Mais dira-t-on , tout triangle a la somme de ses angles égale à deux angles droits; n'est-ce pas là une vérité infinie? sans doute , mais elle ne l'est pas pour moi ; si elle l'est , c'est en ce sens, que j'ai dans l'esprit la forme d'un triangle auquel je reconnais cette propriété, et que cette forme me sert d'archétype pour toutes les autres. Que si l'on prétend que c'est là un genre infini, parce qu'à cet archétype de triangle se peuvent assimiler un nombre indéfini de triangles, je le veux bien , je leur abandonnerai volontiers le mot pourvu qu'il m'accordent la chose. Mais c'est mal s'exprimer que de dire qu'une toise est infinie, parce qu'on peut s'en servir pour mesurer toutes les étendues.
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CiupiTRR III. — Des causes.
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Les Latins confondent caussa avec negotium , cause avec opération , et ce qui naît de la cause , ils l'appellent effet, effectua. Ces locutions semblent Raccorder avec ce que nous avons établi sur le fait et le vrai. Car si le vrai , c'est ce qui est fait ; prouver par les causes, c'est faire, et ainsi caussa et negotium, cause et opération , sont identiques , le fait et le vrai c'est même chose, savoir un effet. Les causes dont on s'occupe le plus en physique sont la matière et la forme ; dans la morale , c'est la cause finale , dans la métaphysique, la cause efficiente. Il est donc vraisemblable que les anciens philosophes de l'Italie pensèrent que c'est prouver par les causes que d'introduire l'ordre dans la matière , dans les élémens indigestes d'une chose , et de les faire passer de la dispersion à l'unité ; ordre et union d'où résulte une forme certaine qui impose à la matière une nature spéciale et propre. Si cela est vrai , l'arithmétique et la géométrie , que l'on considère comme ne recourant jamais aux causes dans leurs démonstrations, prouvent véritablement parles causes. Et pourquoi ces sciences démontrentelles par les causes? c'est qu'ici l'esprit humain contient les élémens des vérités , qu'il peut ordonner et harmoniser, et de l'arrangement desquels sort le vrai qu'il démontre; en sorte que la démonstration est une opération créatrice , et que le vrai est identique avec le fait. Et si nous ne pouvons prou-
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ver la physique par les causes , c'est que les élémens des choses de la nature sont hors de nous. Car , tout finis qu'ils sont, il n'en faut pas moins un pouvoir infini pour les disposer, les ordonner et en faire sortir leur efiFet. Si nous considérons la cause première , il ne faut pas moins de puissance pour produire une fourmi que pour créer tout cet univers, parce que pour la création de la fourmi comme pour la formation du monde, il faut également du mouvement; le mouvement tire le monde du néant et la fourmi de la matière.
Souvent dans leurs livres ascétiques , les sages de notre religion , c'est-à-dire ceux qui se sont illustrés par leur connaissance de la Divinité comme par la sainteté de leur vie , ces sages remontent de la contemplation d'une fleur à la pensée de Dieu; parce qu'ils reconnaissent dans la formation de celte créature la puissance infinie. C'est ainsi que nous avons dit dans notre Dissertation sur la méthode d'études suivie de notre temps : « Nous démontrons » les propositions géométriques parce que nous les )> faisons ; si nous pouvions démontrer la physique , » nous la ferions, d 11 faut donc stigmatiser comme coupables d'une curiosité téméraire et impie, ceux qui essaient de prouver à priori le Dieu très bon et très grand. Ce n'est rien moins que se faire le Dieu de Dieu, et nier le Dieu qu'on cherche. La clarté du vrai métaphysique est comme celle de la lumière, que nous ne connaissons que par l'obscurité. Regardez long-temps et attentivement une fenêtre grillée.
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qui laisse arriver la lumière dans la chambre ; puis tournez les yeux vers un corps absolument opaque, il ne vous semblera plus voir la lumière, mais un grillage lumineux. De même le vrai métaphysique est ahsolumenlclair, il n'a point de limite, et point de forme qui le détermine , parce qu'il est le principe infini de toutes les formes ; les choses physiques sont opaques, c'est-à-dire qu'elles ont une forme et des limites , et c'est en ces choses que nous voyons la lumière du vrai métaphysique.