Chapitre VII. — De la faculté
Facilitas, c'est fa culi tas, d'où est dérivé facilitas, facilité ; ce qui signifie la puissance , la capacité de faire sans peine et sans hésitation. C'est donc cette facilité , par laquelle la vertu passe à l'acte. Vanima est une vertu ; la vision un acte, le sens de la vue une faculté. Aussi, la classification de l'École n'est pas sans élégance, elle appelle le sens, l'imagination, la mémoire, l'intelligence des facultés deVamc (animac). Mais cette élégance est gâtée quand l'École place dans les choses , les couleurs , les saveurs , les sons, le tact. Car si les sens sont des facultés, dans l'acte de la vision , nous faisons les couleurs , dans celui du goût les saveurs , dans ceux de l'ouïe et |
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du lact les sens, la chaleur el le froid. C'était le sentiment des anciens philosophes de Pltalie; la trace en est visible dans les mots olere el olfaccre; la chose sentie est dite olere, et le sujet sentant o//acere, parce que le sujet (animans) crée l'odeur par l'odorat. L'imagination est la plus certaine des facultés, parce qu'en l'exerçant, nous créons les images des choses. De même le sens interne; c'est en remarquant la blessure, au sortir du combat, que l'on sent la douleur. Pareillement le véritable intellect est une faculté par laquelle , en comprenant quelque chose, nous la faisons vraie. Aussi l'arithmétique , la géométrie , et leur fille la mécanique , résident dans une faculté de l'homme ; nous y démontrons le vrai parce que nous le faisons. Mais les choses physiques sont dans la faculté du Dieu tout-puissant , en qui seul la faculté est vraie , parce qu'elle est parfaitement libre , aisée et rapide ; de sorte que ce qui est faculté en l'homme, est simple acte en Dieu ; il suit de ce qui précède , que de même que l'homme en dirigeant sa pensée sur un objet, engendre les modes des choses, et leurs images, c'est-à-dire , le vrai humain , de même Dieu , engendre par sa pensée le vrai divin , et fait le vrai crée. Si nous disons improprement en italien que les statues et les peintures sont les pensées de leurs auteurs (pensieri degli autori) ; on peut dire proprement que tous les êtres sont des pensées de Dieu (pensieri di Dio).
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§ I. — Du sens.
Les Latins désignaient par se7i8us non-seulement les sens externes, comme par exemple la vue, et le sens interne qui se nommait animi sen sus , comme la douleur, le plaisir, la tristesse, mais aussi les jugemens , les délibérations , et même les vœux. Ita setitio , c'est ainsi que,je juge ; stat sententiâ , cela est résolu ; exsententiâ evenit , selon mon désir ; et dans les formules : ex animi tui sententiâ. Serait-ce que les anciens philosophes de l'Italie auraient pensé avec les aristotéliciens que l'esprit humain ne perçoit rien que par les sens? ou avec la secte d'Epicure qu'il n'est rien que sens ; ou avec les platoniciens et les stoïciens que la raison est un sens élhéré et très pur? Et en eflfet , il n'y a aucune école païenne qui ait cru l'ame humaine pure de toute corporéité. Voilà pourquoi l'antiquité pensait que toute œuvre de l'esprit était sens ; c'est-à-dire que tout ce que l'esprit peut faire ou souffrir n'est qu'un tact des i corps. Mais notre religion nous apprend que l'esprit est absolument incorporel, et nos métaphysiciens prouvent à l'appui que , quand les organes corporels des sens sont mus par des corps , c'est Dieu qui , à cette occasion , les met en mouvement.
^ II. — Memoria etphantasia.
Les Latins appellent la mémoire memoria , lorsqu'elle garde les perceptions des sens , reminiscentia quand elle les rend. Mais ils désignaient de
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même la faculté par laquelle nous formons des images , et qui s'appelle chez les Grecs phantasia , et chez nous imaginativa ; car ce que nous disons vulgairement imaginer, les Latins le disaient metnorare. Est-ce parce que nous ne pouvons imaginer que ce que nous nous rappelons , et nous ne nous rappelons que ce que nous avons perçu par les sens? Il n'y a pas de peintre qui ait jamais peint aucune espèce de plantes ou d'animaux qui ne se trouve dans la nature ; les hypogryphes et les centaures ne sont que des êtres véritables mêlés en un tout fabuleux. Les poètes n'imaginent pas non plus une vertu qui ne soit dans les choses humaines ; mais après l'avoir prise dans la réalité , ils l'exaltent jusqu'à l'incroyable pour en faire un type sur lequel ils forment leurs héros. Aussi les Grecs disent-ils dans leur mythologie que les Muses, les vertus de l'imagination , sont les filles de Mémoire.
§ III. — De Vingenium.
Vingenium est la faculté d'amener à l'unité ce qui est séparé et divers ; les Latins y joignent les épithètes d'acutum et obtusutn ; deux expressions tirées du sanctuaire de la géométrie : l'aigu pénètre plus promptement et rapproche la diversité , puisqu'il unit deux lignes en un point sous un angle plus petit qu'un droit ; mais l'obtus a plus de peine à entrer dans les choses , et laisse les choses diverses très éloignées sur la base , comme les deux lignes
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qu'il unit en un point hors de l'angle droit. L'esprit sera donc obtusum quand il unit avec lenteur , acutum quand il unit rapidement. Les Latins prennent l'un pour l'autre ingeniwm et natura. Est-ce parce que l'esprit iiumain est la nature de l'homme , ou parce que la fonction de Vingenium c'est de saisir les relations des choses , de voir ce qui est convenable , décent, beau ou honteux, faculté qui est refusée aux brutes ? est-ce parce que de même que la nature engendre les choses physiques, de même Vingenium humain engendre les choses mécaniques? en sorte que Dieu est l'artisan de la nature , et l'homme le dieu de l'artificiel? Là où est la science, là est aussi le scitutn , que les Italiens rendent avec non moins d'élégance par 6en' intenso et aggiustato. Est-ce parce que la science consiste à faire que les choses se correspondent dans de belles proportions , ce qui n'est au pouvoir que des ingeniosi? C'est pour cela que la géométrie et l'arithmétique qui en enseignent les moyens , sont les plus éprouvées de toutes les sciences , et que ceux qui y excellent sont appelés en italien ingegnieri , ingénieurs.
§ IV. — De la faculté certaine du savoir.
Ces réflexions nous donnent occasion de rechercher qu'elle est dans l'homme la faculté propre de savoir; car l'homme perçoit , juge , raisonne , mais souvent il a des perceptions fausses, il porte des jugemens aveugles ; il raisonne de travers. La phi-
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losophie grecque donna l'énumération suivante des facultés de savoir qui ont été données à l'homme , et des arts par lesquels chacune se gouverne ; faculté de percevoir dirigée par la topique , de juger par la critique , de raisonner par la méthode. Pour la méthode, il n'en ont pas donné les préceptes dans leurs ouvrages de dialectique , parce que les enfans l'apprenaient aisément en étudiant la géométrie. Hors de la sphère de la géométrie , l'antiquité pensait que l'ordre doit être confié à la prudence, qui ne se dirige par aucun art et qui est prudence par cela même. Les artisans seuls vous prescrivent de placer ceci dans un lieu , cela dans un autre , cela encore dans un troisième , manière d'agir moins propre à former un homme prudent qu'un ouvrier. Et si vous transportez la méthode géométrique dans
la vie pratique : Nihilo plus agas, quam si des
operam utcum ratione insanias (C'est vouloir déraisonner avec la raison). Et comme si l'on ne voyait pas régner dans les choses humaines le caprice, le fortuit, l'occasion, le hasard , vouloir marcher droit à travers les anfractuosités de la vie , vouloir dans un discours politique suivre la méthode des géomètres , c'est vouloir n'y rien mettre d'ocu/wm , ne rien dire que ce qui se trouve sous les pas de chacun, c'est traiter ses auditeurs comme des enfans à qui on ne donne point d'aliment qui ne soit mâché d'avance ; c'est faire le pédagogue et non pas l'orateur.
Certes , je m'étonne de voir ceux qui vantent si
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fort la mélhode géométrique dans l'éloquence civile, ne proposer pour modèle que Démoslhène. Bientôt, s'il plaît à Dieu ; Cicéron ne sera que confusion , désordre, chaos; Cicéron, en qui les doctes ont jusqu'à ce jour admiré tant d'ordre , tant de soin de l'arrangement et de l'harmonie, lui, dont les paroles se succèdent et s'enchahient, si bien que ce qu'il dit en second heu, semble sortir de ce qu'il a dit d'abord plutôt que venir de l'orateur. Mais Démosthène procède-t-il autrement que par hyperbate, comme le lui reproche Longin , le plus judicieux de tous les rhéteurs? J'ajouterai que c'est dans ce désordre même que la force de son éloquence , toute en enthymômes , se bande comme une catapulte. Son habitude est de mettre d'abord le sujet en avant pour avertir ses auditeurs de ce dont il s'agit : bientôt il se jette à coté dans une chose qui semble n'avoir rien de commun avec la question pour distraire et fourvoyer ses auditeurs ; à la fin, il rétablit le rapport entre ce qu'il vient de dire et le sujet qu'il s'est proposé ; de sorte que les foudres de son éloquence tombent avec d'autant plus de puissance qu'on y est moins préparé. Il ne faut pas croire que toute l'antiquité se soit servie d'une méthode incomplète, parce qu'ils n'ont pas reconnu cette quatrième opération de l'esprit, pour compter comme on fait aujourd'hui. En réalité , ce n'est pas une quatrième opération, mais l'art qui s'applique à la troisième, l'art par lequel on ordonne les raisonnemens. Aussi toute la dialectique , dans l'antiquité, se divisait en
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art d'inventer et art de juger. Les académiciens se renfermaient tout entiers dans l'invention et les stoïciens dans le jugement. Les uns et les autres avaient tort , car il n'y a pas d'invention sans jugement, ni de jugement sûr sans invention.
En effet comment l'idée claire et distincte de notre esprit sera-t-elle la critérium du vrai , s'il ne voit tout ce qui est dans la chose, tous ses attributs? Et comment peul-on être certain d'avoir tout vu , si l'on n'a pas discuté toutes les questions qui peuvent s'élever sur le sujet. Il faut d'abord examiner si la chose est, pour ne pas discourir sur un néant ; ensuite, ce qu'elle est , pour ne pas disputer sur un nom ; puis quelle est sa quantité , soit en étendue , soit en poids, soit en nombre ; sa qualité, et ici considérer la couleur, la saveur, la mollesse, la dureté et autres qualités tangibles ; en outre il faut se demander quand la chose naît , combien elle dure , et de quels élémens elle se résout par la corruption ; il faut y appliquer de même les autres catégories , et la comparer à toutes les choses avec lesquelles elle a quelque rapport, avec les causes dont elle naît , avec les efiFets qu'elle produit , avec les résultats de ses opérations, avec ce qui lui est semblable ou dissemblable ou contraire , avec ce qui est plus grand ou plus petit, ou qui lui est égal. Aussi les catégories d'Aristote et les topiques sont entièrement inutiles. Si on y veut trouver du nouveau , on deviendra une lulliste ou un kirkérien , un homme qui connaît les lettres , mais qui ne sait
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point épeler pour lire dans le grand livre de la nature. Mais si on les considère comme des index , des tables de ce qu'il faut examiner sur un sujet pour en avoir une vue claire, rien de plus fécond pour l'invention ; et c'est une source d'où peuvent sorlir la faconde oratoire et l'observation profonde. Réciproquement si l'on se fie pour voir les choses à Vidée claire et distincte , on sera facilement trompé, et l'on croira souvent connaître distinctement ce dont on n'aura qu'une notion confuse, parce qu'on n'aura pas connu tout ce qui est dans l'objet et qui le distingue des autres choses. Mais si l'on parcourt avec le flambeau de la critique tous les lieux de la topique , alors on sera sûr de connaître l'objet d'une manière claire et distincte; parce qu'on l'aura soumis à toutes les questions que l'on peut élever sur l'objet proposé , et dans cet examen successive la topique même est critique. En effet les arts sont en quelque sorte les lois de la cité de l'intelligence {reipublicœ litterariœ). Ce sont les observations des savans sur la nature, qui se sont converties en règles de méthode. Celui qui fait une chose selon l'art, celui-là est sûr d'avoir pour lui le sentiment de tous les doctes; celui qui opère sans art se trompe , parce qu'il ne se fie qu'à sa nature personnelle.
Toi aussi , sage Paolo , tu es dans cette opinion , toi qui en formant ton Prince , ne lui prescris pas de s'engager tout d'abord dans la critique, mais qui as voulu qu'il fût long-temps imbu de bons
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exemples, avant d'apprendre à les j"{îer. Et pourquoi cela , sinon afin que son génie s'épanouisse d'abord, et qu'on le cultive ensuite par l'art de penser et juger? Le divorce de l'invention et du jugement chez les Grecs n'est venu que du défaut de réflexion sur la faculté propre de savoir. Cette faculté est Vingenium , par lequel l'homme a la capacité de contempler et de faire des objets semblables à ceux de sa contemplation. La première faculté qui se montre chez les enfans où la nature est plus entière et moins altérée par la persuasion ou Je préjugé , c'est celle de faire le semblable ; ils appellent tous les hommes pères et toutes les femmes mères, et se plaisent à imiter :
^dificare casas, plaustello adjungere mures, Ludere par iinpar, equitare in aruDdine longâ.
Or c'est la similitude des mœurs qui engendre chez les nations le sens commun. Et ceux qui ont écrit sur les inventeurs, nous apprennent que tous les arts et toutes les commodités dont le travail a enrichi le genre humain ont été trouvés ou par hasard, ou par quelque similitude qu'indiquaient les animaux, ou qu'imaginait l'industrie des hommes. — Tout ce que nous venons de dire, la phylosophie italique le connaissait, la langue nous l'atteste; ce qu'on appelle dans l'Ecole moyen terme , ils l'app». laient a r^umcn ou argumentum. Argumen vient de la même racine ([Wargutum ou acuminaiiim. Or
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ceux-là sont arguti qui démêlent dans des choses très diverses quelque rapport commun par lequel elles s'unissent; ils franchissent ce qui se trouve sous leurs j»as, et vont chercher au loin des relations qui conviennent à leur sujet , ce qui est une preuve d'ingénium , et s'appelle acumcn. Il faut donc de ïingenium pour inventer, puisqu'en général trouver des choses nouvelles , c'est l'œuvre et l'opération du seul ingenium, du génie. — Ainsi on peut conjecturer que les anciens philosophes de l'Italie faisaient peu de cas du syllogisme et du sorite, et se servaient dans leurs recherches de l'induction par analogie. C'est ce que confirme l'histoire; car la plus ancienne dialectique était l'induction et la comparaison des semblables, dont Socrate fut le dernier à faire usage; Aristote adopta ensuite le syllogisme , et Zenon le sorite. Celui qui se sert du syllogisme ne réunit pas des choses diverses , il lire plutôt une espèce subordonnée à un genre du sein même de ce genre ; celui qui emploie le sorite, rapproche les causes des causes en liant chacune à celle qui lui est la plus prochaine; se servir de l'une ou de l'autre de ces deux méthodes, ce n'est pas unir deux lignes en un angle plus petit qu'un droit , ce n'est que prolonger une seule ligne; c'est plutôt de la subtilité que de Y acuité; remarquons cependant que l'emploi du sorite est aussi supérieur en subtilité à celui du syllogisme , que les genres sont grossiers en comparaison des causes particulières.
Au sorite des stoïciens répond la méthode géomé-
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trique de Descartes; méthode utile en géométrie, où l'on peut déGnir des noms et poser des postulats comme possibles ; mais dès qu'elle sort des trois dimensions et des nombres, elle ne peut guère servir à faire des découvertes , mais seulement à mettre en ordre ce qu'on a découvert. Votre exemple , docte Paolo , me confirmerait dans ce sentiment. Car pourquoi tant d'autres sont-ils si experts dans cette méthode, et ne peuvent-ils trouver les belles pensées auxquelles vous arrivez? Vous, c'est dans un âge avancé que vous avez pénétré dans ce que les lettres ont de plus intime ; votre vie s'était passée dans des procès relatifs à la grande fortune que vous disputaient des princes et des hommes puissans de votre famille. Vous remplissez tout ofEce libéral dans un siècle 011 la vie en est accablée, vous satisfaites à tout et le jour et souvent bien avant dans la nuit ; et vous avez bientôt fait autant de progrès dans ces études, qu'un autre en aurait fait qui s'y serait toujours tenu renfermé. Et que votre modestie ne rapporte pas à la méthode ce qui est le don de votre divin génie.
Concluons que ce n'est point la méthode géométrique qu'il faut introduire dans la physique, mais la démonstration elle-même. Les grands géomètres ont appliqué à la considération des principes physiques les principes mathématiques, comme parmi les anciens Pythagore et Platon, et parmi les modernes, Galilée.
Ainsi on peut expliquer des phénomènes particuliers de la nature , par des expériences particulières
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qui soient des opérations particulières de géométrie. C'est à quoi se sont appliqués dans notre Italie le grand Galilée et d'autres illustres physiciens, qui avant qu'on introduisît la méthode géométrique dans la physique, expliquèrent de cette manière d'innombrables et très impoMans phénomènes de la nature. C'est là ce qui préoccupe uniquement les Anglais; aussi défendent -ils d'enseigner publiquement la physique par la méthode géométrique; et c'est ainsi qu'on peut faire avancer la physique. J'ai indiqué dans ma Dissertation sur les études de notre temps , comment on peut obvier par la culture du génie naturel , aux inconvéniens de la physique; ce qui a peut-être fort étonné les gens préoccupés de la méthode. Car la méthode entrave le génie en se proposant pour but la facilité; elle assure la vérité, mais elle tue la curiosité. La géométrie n'aiguise pas le génie lorsqu'on enseigne selon la méthode , mais lorsque la force du génie lui fait traverser des régions tout autres, toutes différentes, montueuses, inégales. Aussi j'exprimais le désir qu'on l'enseignât par la synthèse et non par l'analyse, afin qu'on démontrât en construisant , c'est-à-dire qu'au lieu de trouver le vrai, nous le fissions. Car trouver c'est du hasard , faire c'est de l'industrie ; aussi voulais-je qu'on enseignât cette science non par nombres et espèces, mais par figures, afin que si l'esprit recevait moins de culture de cet enseignement , du moins l'imagination s'affermit ; l'imagination est l'oeil du génie naturel, comme le jugement est Focil de l'in-
DE L ITALIE
elligcncc. El les cartésiens qui ne sont cartésiens , ;omme vous le dit très bien, Paolo, que selon la ettre et non selon l'esprit, pourraient remarquer ju'ils professent en réalité ce que nous venons d'avancer , bien qu'ils le nient de bouche; car à l'ex- ;eption de ce premier vrai qu'ils demandent à la lonscience (;epc««e, donc je suis), ils empruntent iniquement les vérités qui leur servent de règle )Our le reste, à l'arithmétique et à la géométrie, ;'est-à-dire au vrai que nous faisons; ils répètent lans cesse : «Que le vrai soit comme ces propositions, rois et quatre font sept , la somme de deux côtés d'un riangle est toujours plus grande que la troisième; ;• ;'est-à-dire qu'il faut voir la physique du point de 'ue géométrique; or, cet axiome ne revient-il pas i celui-ci : « La physique sera vraie pour moi j juaîtd je Vaurai faite ; de même que la géométrie 'st vraie pour les hommes, parce qu'ils la font. »
CuAPiTBE VIII. — De l'ouvrier suprême.
Avec ce que nous avons dit du vrai et du fait j iivec ces propositions, que le vrai est la collection !e tous les élémens de l'objet, de tous en Dieu , et ilans l'homme des élémens externes ; que le verbe
e l'intelligence est propre en Dieu et impropre :ans l'homme, et que la faculté se rapporte à ce iiue nous faisons bien et facilement, s'accordent ces
uatre expressions latines , Numen , Fatum , Casus \tFortuna.
302 DE iVriTIQUE SAGESSE
§ I. — Numen.
Ils appelaient Numen la volonté des dieux, ce qui donne à entendre que le Dieu très bon et très grand exprime sa volonté parle fait même , et l'ex-j prime avec autant de célérité et d'aisance qu'il y en a dans un clin-d'œil. Longin admire Moïse pour la manière digne et grande dont il parle de Dieu : Dixit et facta sunt. Les Latins exprimaient ces deuxi idées par un seul mot. En effet, la bonté divine n'a'i qu'à vouloir pour faire les choses qu'elle veut; et telle est la facilité de celte création que ces choses semblent naître d'elles-mêmes. Plutarque nous raconte que les Grecs admiraient la poésie d'Homère et les peintures de Nicomaque , parce qu'elles sem blaient nées d'elles-mêmes plutôt que formées par l'art; je pense que c'est cette faculté créatrice qui a fait appeler divins les poètes et les peintres. Ainsi, cette divine facilité à faire est la nature ; et dans Ihomme, c'est cette vertu rare et précieuse, aussi diflicile que vantée , que nous appelons naturalezzaj ce que Cicéron tournerait par geniis su^ s^onte fusunt, et quodammodo naturale.
5 II. — Fatum et Casus.
Dicium se prend chez les Latins pour certut, certum signifie déterminé ; or , fatutn est la mêDM chose que dictum ; et factum et verum ont ausii
DE l'itahe. 303
pour synonyme verhum. Les Lalins eux-mêmes, jK)ur exprimer un effet accompli rapidement, disaient dictum fuctum , aussitôt dit que fait. En outre , ils appelaient casus la manière dont tournent et finissent les choses el les mois. Aussi les sages Italiens qui imagin«>rent les premiers ces expressions , désignèrent l'ordre éternel des causes par le mot de fatum , et le résultat de cet ordre éternel par casus; ainsi les faits seraient des paroles de Dieu , et les événemens les cas des mois avec lesquels Dieu parle 'fatum serait la même chose que le fait ; voilà pourquoi ils regardèrent le destin comme inexorable, parce que les faits ne peuvent pas ne pas être faits.
^ m. — Forluna.
Les Latins disaient de la Fortune qu'elle était favorable ou contraire ; et cependant fortuna vient de l'ancien mol for tus , qui signifiait bon. Aussi, par la suite, pour distinguer l'une de l'autre, ils disaient fors fortuna. Or, la fortune est un Dieu qui opère par des causes déterminées , indépendamment de notre attente. L'ancienne philosophie italique auraitelle donc pensé que tout ce que Dieu fait est bon , et que tout vrai, ou tout fait, est bon, et que nous , par notre injustice qui nous fait tourner les yeux sur nous-mêmes au lieu de les porter sur l'ensemble de l'univers, nous considérons comme un mal ce qui nous est contraire, mais bon dans son rapport au monde entier? Le monde sera donc une
304 DE l'antique sagesse
république naturelle , où Dieu , comme un monarque , a en vue le bien commun , où chacun , comme particulier, pense à son bien propre, et où le mal privé sera le bien public ; et de même que dans une république fondée par les hommes, le salut du peuple est la loi suprême, de même dans cet univers établi par Dieu , la reine de toutes choses sera la fortune, ou la volonté de Dieu , en ce sens que toujours attentive au salut de l'ensemble , elle domine le bien privé , les natures particulières ; et de même que le salut des particuliers doit céder au salut public, ainsi le bien de chacun sera subordonné au bien de l'univers ; et de cette manière les choses qui semblent adverses dans la nature seront encore des biens.
Conclusion.
Voilà , très sage Paolo Doria , une métaphysique convenable à la faiblesse humaine , qui n'accorde pas à l'homme toutes les vérités , et qui ne les lui refuse pas toutes , mais quelques-unes seulement ; une métaphysique en harmonie avec la piété chrétienne, qui dislingue le vrai divin du vrai humain , et ne propose pas la science humaine pour règle à la divine, mais qui règle l'humain sur le divin ; une métaphysique qui seconde la physique expérimentale que l'on cultive maintenant avec tant de fruit pour l'humanité ; car cette métaphysique nous apprend à tenir pour vrai dans la nature ce que nous reproduisons par des expériences.
DE l'italik. sois
P^erare cl facere , c'est la même chose (Chap. I, § I ) ; d'où il suit que Dieu sait les choses physiques et l'homme les choses malhémaliques (§n), et par conséquent il est également faux que les dogmatiques sachent tout , et que les sceptiques ne sachent rien (§ in). Les genres sont les idées parfaites par lesquels Dieu crée absolument, et les imparfaites, au moyen desquelles l'homme fait le vrai par hypothèse (Chap. II). Prouver par les causes au moyen de ces genres , c'est créer (Chap. III). Mais comme Dieu déploie une vertu inOnie dans la chose la plus petite , et comme l'existence est un acte et une chose physique, l'essence des choses est une vertu et une chose métaphysique, le sujet propre de la métaphysique (Chap. IV). Ainsi , il y a dans la métaphysique un genre de choses , qui est une vertu d'extension et de mouvement , et qui est égale pour des étendues et des mouvemens inégaux; et celte vertu, c'est le point métaphysique , c'est-à-dire une chose que nous considérons par l'hypothèse du point géométrique (§ i); du sanctuaire même de la géométrie se lire la démonstration que Dieu est un esprit pur et infini ; qu'inétendu , il fait les étendus , produit les efforts (§ ii), combine les mouvemens (§ m) , et, toujours en repos (§ iv) , meut cependant toutes choses (§ V ). Dans Vanitna de l'homme règne Vanimus (Chap. V) , dans Yanimus le wien* , dans le mens Dieu (Chap. VI ). Le mens, en faisant attention , estcréateur(Chap. VII) ; le mens humain fait le vrai par hypothèse , et le mens divin le vrai
306 DE l'antique sagesse de l'italie.
absolu (§ I , it , in). Le génie (ingenium) a été donné à l'homme pour savoir , autrement dit, pour faire (§ iv). Enfin vous avez un Dieu qui veut par son signe (Chap. VIII) et par le fait même (§i), qui fait par sa parole , c'est-à-dire par l'ordre éternel des causes , ce que notre ignorance appelle hasard (casus) (§ II), et qu'au point de vue de l'intérêt nous nommons fortune (§ii[)«
Prenez sous votre patronage , je vous prie , ces idées de l'Italie antique sur les choses divines ; cela vous appartient, vous , issu d'une si noble famille d'Italie, illustrée par tant d'actions mémorables, vous que vos lumières en métaphysique ont rendu célèbre par toute l'Itafie.
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