‹ Mémoires écrits par lui-mêmeChapitre 18 sur 19 · Chapitre VI. — Du mens · texte numérisé non relu

Chapitre VI. — Du mens

Mens est pour les Latins ce qu'est pour nous pensiere; et ils disaient que le wens est donné aux hommes, dari, indi, immitii. Il faut donc que ceux qui ont imaginé ces locutions , aient cru que les idées sont crées et éveillées par Dieu dans Vanimus des hommes; c'est pour cela qu'ils disaient animi mensj et qu'ils rapportaient à Dieu notre libre arbitre et notre empire sur les mouveraens de l'ame , d'oij cet adage : Chacun a pour Dieu son plaisir, libido est suus cuique Deus. Ce Dieu propre à chaque homme , semblerait être Y intelligence active des aristotéliciens, le sens éthéré des stoïciens, et le

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démon socratique. C'est ce qui a fourni le sujet de beaucoup de discussions très ingénieuses aux plus subslils métaphysiciens de ce siècle. Mais si Mallebranche , cet esprit si pénétrant, tient celte doctrine pour bonne, je m'étonne qu'il s'accorde avec Descartes sur la vérité première : Je pense, donc je suis; puisque d'après ce dogme , que Dieu crée les idées en moi , il devrait plutôt dire : Quelque chose pense en moi ; donc ce quelque chose est ; or, dans la pensée je ne reconnais aucune idée de corps; donc ce qui pense en moi est le plus pur esprit, c'est-àdire Dieu. Ou peut être l'ame est faite de telle sorte qu'une fois parvenue en partant de l'indubitable, à la connaissance de Dieu , très bon , très grand , elle reconnaît pour faux cela même qu'elle avait cru hors de doute. Par suite , et en général , toutes les idées sur les créatures seraient comme fausses relativement h l'idée de l'Etre suprême ; parce qu'elles ont pour objets des choses qui, comparées à Dieu , ne semblent plus fondées sur le vrai , tandis que Dieu seul est l'objet d'une idée vraie , étant seul selon le vrai. En sorte que Mallebranche , s'il e vit voulu être conséquent dans sa doctrine , aurait dû enseigner que l'esprit humain (mens) reçoit de Dieu non-seulement la connaissance du corps auquel cet esprit est lié , mais la connaissance de soi-même ; en sorte qu'il ne se pourrait connaître lui-même , s'il ne se connaissait en Dieu. En effet l'esprit se manifeste en pensant; or, Dieu pense en moi; donc je connais en Dieu mon propre esprit. Telle devrait

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éire la doctrine de IMallebranche pour 6lre conséquente à elle-même. Pour nous, ce que nous admettons, c'est que Dieu est le premier auteur de tous les mou veraens , soit des corps soit des amcs. Mais voici les syrtes et les écucils. Comment Dieu peut-il être le moteur de l'ame humaine? Tant de choses mauvaises, tant de turpitudes , tant de faussetés, tant de vices! Comment accorder en Dieu la science souverainement vraie et absolue , et dans l'homme le libre choix de ses actes? Nous savons avec certitude que Dieu a la toute -puissance , l'omni-science , la bonté suprême ; pour lui , penser est le vrai , vouloir est le bien ; sa pensée est parfaitement simple et toujours présente ; sa volonté , stable et irrésistible. Bien plus, comme nous l'enseigne la sainte Écriture , nul de nous ne peut aller au Père , si le Père ne Vy traîne. Et comment sommes-nous traînés, si c'est volontairement? Ecoulons saint Augustin. « Nous voulons être entraînés, nous le voulons de grand cœur; c'est par le plaisir qu'il entraîne, n Quoi de mieux en harmonie et avec la volonté divine , toujours conséquente à elle-même , et avec la liberté de l'homme? C'est ce qui fait que dans nos erreurs mêmes, nous ne perdons pas Dieu de vue, car ce qui nous attire dans le faux , c'est l'apparence du vrai , et dans le mal le semblant du bien. Nous ne voyons que du fini, nous nous sentons finis , mais c'est à l'infini que nous pensons. Il nous semble voir que le mouvement est produit par les corps , et transmis par les corps jusqu'à nous ; mais

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ces productions mômes et ces communications de mouvement nous montrent et nous prouvent que c'est Dieu , et Dieu esprit qui est l'auteur du mouvement. Nous voyons droit le lorlu, un le multiple, identique le différent, immobile le mobile; mais comme ni le droit , ni l'un , ni Tidenlique , ni l'immobile ne sont dans la nature , se tromper en tout cela, c'est par défaut d'attention, par illusion sur les créatures, contempler sans le savoir dans des copies imparfaites , le Dieu très bon , très grand. — Ainsi , la métaphysique traite du vrai indubitable parce qu'elle a pour objet ce dont on est toujours certain , môme lorsqu'on doute , qu'on se trompe ou qu'on est trompé.

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