‹ Mémoires écrits par lui-mêmeChapitre 6 sur 19 · PUISSENT ILS TROUVER CHEZ LUI AU PORT UN HEU DE REPOS · texte numérisé non relu

PUISSENT ILS TROUVER CHEZ LUI AU PORT UN HEU DE REPOS

Dans son enseignement , Vico s'intéressait vivement aux progrès de la jeunesse , et pour la désabuser ou l'empêcher de tomber dans les erreurs des faux docteurs , il ne craignit pas de s'exposer à la haine des savans. Il ne parlait jamais de l'éloquence sans l'appuyer des préceptes de la sagesse , dont elle n'est, disait-il, que l'expression. Il ajoutait que son enseignement en dirigeant les esprits , devait tendre à les rendre universels. En s'exprimant sur tel sujet particulier , il savait si bien conduire son discours , qu'il paraissait animé de l'esprit de toutes

ViE DE VICO.

les sciences qui avaient quelque rapport à son objet. C'est dans ce sens qu'il avait dit dans son discours De ratione studiorum, qu'un Platon (pour citer un illustre exemple), était chez les anciens , comme une de nos universités, dirigée par un seul système. Ainsi il parlait tous les jours avec autant d'éclat , avec une érudition aussi profonde et un esprit aussi varié , que si des savans étrangers eussent assisté à son cours. Il était porté à la colère, et il Gt tous ses efforts pour ne pas s'y livrer en écrivant , et il avouait publiquement que son défaut était de s'emporter, par suite d'une sensibilité excessive, contre les erreurs d'esprit ou de système , ou contre les mauvais procédés de ses rivaux en littérature, tandis qu'il aurait dû en vrai philosophe , en chrétien, les dissimuler et y compatir.

Du reste , s'il eut de l'aigreur contre ceux qui cherchaient à le diffamer , il témoigna toujours de l'obligeance à ceux qui professaient une juste estime pour sa personne et pour ses ouvrages , et c'étaient les plus honnêtes gens et les plus instruits de la ville. Les demi-savans , les faux savans , le traitaient de fou, ou avec plus de politesse, d'extravagant, d'esprit obscur et paradoxal. La malignité l'accablait d'éloges. Les uns prétendaient que Vico était bon à instruire la jeunesse, lorsqu'elle avait terminé ses études , comme si Quintilien avait tort de désirer que les Alexandres fussent dès le berceau con- Gés à un Aristote. D'autres lui prodiguaient un éloge qui , pour être plus flatteur, n'en était pas

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moins nuisible : c'est qu'il était capable de diriger plutôt les maîtres. Vico bénissait ces adversités qui le ramenaient à ses études. Retiré dans sa solitude comme dans un fort inexpugnable , il méditait , il écrivait quelque nouvel ouvrage, et tirait une noble vengeance de ses détracteurs. C'est ainsi qu'il en vint à trouver la Science nouvelle. Depuis ce moment il crut n'avoir rien à envier à ce Socrale , au sujet duquel le bon Phèdre exprime ce vœu magnanime :

Cujus non fugio morlein , si famam assequar £t cedo invidis , dum inodô absolvar cinis.

«( Que l'on m'assure sa gloire , et j'accepte sa mort. Que l'envie me condamne vivant, pourvu qu'on absolve ma cendre. »

Vico avait dil lui-ménie à un ami que le malheur le poursuivrait jusqu'au tombeau. Celle trisle prophélie fut réalisée. A sa mort , les professeurs de l'université s'étaient rassemblés chez lui , selon l'usage , pour accompagner leur collègue à sa dernière demeure. La confrérie de Sainte-Sophie, à laquelle tenait Vico, devait porter le corps. Il était déjà descendu dans la cour et exposé. Alors commença une vive altercation entre les membres de la congrégation et les professeurs, qui prétendaient également au droit de porter les coins du drap mortuaire. Les deux partis s'obstinant, la congrégation se retira et laissa le cadavre. Les professeurs ne pouvant l'enterrer seuls , il fallut le remonter dans la maison. Son malheureux fils , l'ame navrée , s'adressa au chapitre de l'église métropolitaine , et le fit enterrer enfin dans l'église des pères de l'Oratoire (delta

de Gerolamini) , qu'il fréquentait de son vivant, et qu'il avait choisie lui-même pour le lieu de sa sépulture.

Les restes de Vico demeurèrent négligés et ignorés jusqu'en 1789. Alors son fils Gennaro lui fit graver, dans un coin écarté de l'église, une simple épitaphe. L'arcadie de Rome , dont Vico était membre, lui avait érigé un monument. Le possesseur actuel du château de Cilento , a mis une inscription à sa mémoire dans une bibliothèque peu considérable du couvent de Sainte-Marie de la Pitié, oîi il travaillait ordinairement pendant son séjour à Vatolla.

Nous avons parlé du peu d'impression que produisit sur le public l'apparition du système de Vico. Lorsque parurent les livres De uno juris principio et De constantiâ jurisprudentis , l'ouvrage , dit-il lui-même , n'éprouva qu'une critique , c'est qu'on ne le comprenait pas.

Lorsque la Science nouvelle parut en 1725, elle fut attaquée par les protestans et par les catholiques. Tandis qu'un Damiano Romano accusait le système de Vico d'être contraire à la religion , le journal de Leipsikinsérait un article envoyé par un autre compatriote de Vico , dans lequel on lui reprochait d'avoir approprié son système au goût de V Eglise romaine. Vico accepte ce dernier reproche, mais il «joule un mot remarquable : N'est-ce pas un caractère commun à toute religion chrétienne, et même à toute religion , d'être fondée sur le dogme de la Providence. Recueil

(les Opuscules , 1. 1 , p. 141. — L'accusation de Doloianoa été reproduite en 1821, par M. Colangelo '.

On a vu comment Vico abandonna la méthode analytique qu'il avait suivie d'abord pour donner à son livre une forme synthétique. Dans la seconde l'dition (1730) , il part souvent des idées de la première comme de principes établis , et les exprime en formules qu'il emploie ensuite sans les expliquer.

Dans la dernière édition ( 1744) , l'obscurité et la confusion augmentent. On ne peut s'en étonner

■ Damiano Romano. Défense historique des lois grecques venues à Rome contre l'opinion moderne de M. "Vico, 1736, in-4o. — Quatorze Lettres sur le troisième principe de la Science nouvelle, relatif à Porigine du langage; ouvrage dans lequel on montre , par des preuves tirées lans de la philosophie que de l'histoire sacrée et profane , qoe toutes les conséquences de ce principe sont fausses et erronnées , 1749. — Dans la préface de son premier ouvrage, il reconnaît que Vico a mérité l'immortalité; dant le second , fait après la mort de Vico, il l'appelle plagiaire , etc. Il croit prouver d'abord que le système de Vico n'est pas nouveau , et dans cette partie , malgré la diffusion et le pédantisme, l'ouvrage est assez curieux, en ce qu'il rapproche de Vico les auteurs qui ont pu le mettre sur la voie. — Il soutient ensuite que ce système est erronné , et particulièrement contraire à la religion chrétienne. Le critique bienveillant rappelle à cette occasion l'hérésie d'un Alméricus (p. 139) , dont on jeta les «;endres au vent.

M. Colangelo. Essai de quelques considérations sur la Science nouvelle , dédié à M. Louis de Médici , ministre des finances. 1821.

Quelques admiialcurs de Vico ont appuyé ces injustes

l-'f2 APPENDICE

lorsqu'on sait comment elle fut publiée. L'auleur arrivait au terme de sa vie et de ses malheurs ; depuis plusieurs mois il avait perdu connaissance. Il paraît que son fils Gennaro Vico rassembla les notes qu'il avait pu dicter depuis l'édition de 1730, et les Intercala à la suite des passages auxquels elles se rapportaient le mieux , sans entreprendre de les fondre avec le texte auquel il n'osait toucher.

La plupart des retrancheraens que nous nous sommes permis , portent sur ces additions.

Quoique nous n'ayons point traduit le morceau considérable, intitulé : Idée de Coi*trage, et que nous ayons abrégé de moitié la Table chronologique , nous n'avons réellement rien retranché du l" livre. Tout ce que nous avons passé dans Ta table , se trouve placé ailleurs , et plus convenablement. Quant à Y Idée de l'ouvrage ^ Vico avoue lui-même , entête de l'édition de 1730, qu'il y avait mis d'abord une sorte de préface qu'il supprima , et qu'il écrivit cette explication du frontispice pour remplir exactement le même nombre de pages.

accusations , qu'ils regardaient comme autant d'éloges. Dans le désir d'ajouter Vico à la liste des philosophes du dix-huitième siècle, ils ont prétendu qu'il avait obscurci son livre à dessein, pour le faire passer à la censure. Cette tradition , dont on rapporte l'origine à Genovesi , a passé de lui à Galanti son biographe , et ensuite à M. de Angelis. Les personnes qui ont le plus étudié Vico , MM. de Angelis et -lannelli , n'y ajoutent aucune foi , et la lecture du livre suffit pour la réfuter.

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