LETTRES DE VICO
Après la Science nouvelle et les trois traités de Vico dont on trouvera plus loin l'extrait ou la traduction , le plus important de ses ouvrages est un discours prononcé à l'ouverture de l'académie de Naples, en 1708. C'est là qu'il attaque la nouvelle critique dans son application à toutes les sciences. Nulle part il ne l'apprécie avec autant de modération et de justice.
Ce discours est intitulé : de la Méthode suivie de notre temps dans les études. L'auteur compare cette méthode à celle des anciens , et balance les inconvéniens et les avantages qui sont propres à chacune d'elles.
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(Denoslri temporisstudiorum ralione, 1708, etc.) — Jprès avoir exalté dans un morceau fort ingénieux toutes les découvertes des modernes , il entre dans l'examen des inconvéniens que leur méthode peut présenter.
Parlons d'abord de la critique par laquelle commencent aujourd'hui les études; de crainte que la vérité première dont elle fait son point de départ, ne soit mêlée de faux, ou du moins ne soit soupçonnée d'en contenir, elle rejette avec le faux les vérités d'un ordre secondaire , et tout ce qui n'est que vraisemblable. On a tort de commencer ainsi par la critique; c'est le sens commun que l'on doit former en premier lieu chez les jeunes gens, de crainte qu'arrivés à la pratique de la vie, ils ne se jettent dans l'extraordinaire et dans le bizarre ; or, si la science sort du vrai et l'erreur du faux, c'est du vraisemblable que résulte le sens commun. Le vraisemblable tient comme le milieu entre le vrai et le faux ; ordinairement c'est le vrai, le faux rarement. C'est pourquoi il est bien à craindre que le sens commun qu'on devrait développer avec tant de soin chez les jeunes gens , ne soit étouffé en eux par la critique.
En outre , le sens commun est la règle de l'éloquence , comme celle de tout autre genre d'habileté. 11 est donc à craindre que notre critique ne rende les jeunes gens peu propres à l'éloquence. — Les critiques modernes placent leur vérité première hors de toutes les images corporelles. Mais pour les jeunes gens un tel précepte est prématuré ; leur fa-
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culte distinclive , c'est Fimaginalion , comme la raison est celle des vieillards ; on ne doit point étouflFer en eux une faculté qui a toujours passé pour l'indice du plus heureux naturel. La mémoire aussi, qui n'est guère qui l'imagination , doit être cultivée avec soin dans les enfans chez lesquels cette faculté seule est déjà puissante. Gardons-nous d'émousser le génie des arts qui s'appuient sur l'imagination ou sur la mémoire , tels que la peinture, la poésie, l'art oratoire, ou la jurisprudence. La critique, instrument commun de tous les arts, de toutes les sciences, ne doit jamais en gêner la culture. Ces inconvéniens n'avaient point lieu chez les anciens qui, généralement , faisaient de la géométrie la logique des enfans; s'attachant à suivre la direction de la nature, ils enseignaient aux enfans la science qu'on ne peut bien apprendre sans imagination; de sorte que par des progrès insensibles , ils habituaient ces jeunes esprits à l'exercice de la raison.
De nos jours la critique est seule cultivée, et la topique (ou art d'inventer ) , qui devrait la précéder, est négligée entièrement. C'est encore une erreur : l'invention des choses précède naturellement le jugement que l'on porte de leur vérité ; la topique doit donc précéder la critique. La première nous habituant à parcourir successivement les lieux qui peuvent nous fournir des raisons , nous rend capables d'apercevoir sur-le-champ, dans chaque cause , tous les moyens de persuader. Ecoutez nos critiques lorsqu'on leur propose une question douteuse : je
verrai, disent-ils, j'examinerai. — [ Mais ^ dirat-on , en parcourant tous les moyens de persuasion , on en rencontre de légers , de frivoles. ] — L'éloquence doit se régler sur l'esprit des auditeurs; c'est par ces frivolités que Cicéron régna au barreau , dans le sénat , surtout à la tribune; et il n'en fut pas moins l'orateur le plus digne de la majesté de l'empire romain. Lequel croire, d'Arnauld qui regarde la topique comme inutile à l'éloquence, ou de Cicéron qui déclare que c'est surtout par la topique qu'il est devenu éloquent. D'autres décideront entre eux; pour nous, juges impartiaux, nous dirons que si la critique donne au discours la vérité, la topique lui donne l'abondance. On peut remarquer dans la philosophie ancienne que les sectes les plus éloignées de la critique moderne exposèrent leurs doctrines avec les plus de développement. Les stoïciens qui, comme nos modernes, font de l'esprit humain la règle du vrai , présentent plus que tous les autres de sécheresse et de maigreur. Les épicuriens qui rapportent aux sens le jugement du vrai , ont de la clarté et un peu plus de développement. Les anciens académiciens qui disaient , d'après Socrate , qu'ils savaient pour toute chose qu'ils ne savaient rien , avaient dans leurs discours l'abondance des neiges , l'impétuosité des torrens. C'est que les stoïciens et les épicuriens soutenaient les uns et les autres un seul côté de la dispute ; Platon penchait tour-à-tour vers le côté qui lui paraissait le plus vraisemblable; et Carnéade défendait tour-à-tour
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les deux opinions opposées. — Le vrai est un , les choses vraisemblables sont nombreuses , les fausses infînies en nombre. Aussi, chacune des deux manières, prise exclusivement, est vicieuse : la topique saisit souvent le faux , la critique néglige le vraisemblable. Pour éviter l'un et l'autre défaut, il faudrait , à mon avis , que les jeunes gens apprissent d'abord toutes les sciences et tous les arts pour enrichir les lieux de la topique ; pendant ce temps ils se fortifieraient par le sens commun en se préparant à l'habileté pratique , et particulièrement à l'éloquence ; ils cultiveraient l'imagination et la mémoire au profit des arts qui s'appuient sur ces deux facultés ; enfin ils s'occuperaient de la critique , soumettraient à leur jugement tout ce qu'on leur aurait appris , et s'exerceraient à discuter le pour et le contre sur chaque question. Ainsi ils seraient à la fois éclairés par la vérité dans la théorie, habiles dans la pratique , abondans dans l'éloquence , pleins d'imagination pour cultiver la poésie et la peinture , et capables d'appliquer une forte mémoire aux travaux de la jurisprudence. En outre, il n'y aurait pas à craindre qu'ils devinssent légers et téméraires, comme ceux qui discutent les choses en même temps qu'ils les apprennent , et ils n'auraient pas non plus la docilité superstitieuse de ceux qui ne regardent comme vrai que ce que le maître a dit.
Arnauld lui-même , qui réprouve la marche que je viens d'indiquer, peut l'appuyer d'une preuve
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nouvelle. Il a rempli la logique de Porl-Royal d'exemples tirés de toute espèce de connaissance. Comment comprendre ces exemples si l'on n'a longtemps étudié les sciences et les arts d'oij ils sont tirés. Ainsi, en enseignant la logique en dernier lieu, on évite encore un autre inconvénient : celui dans lequel tombe Ârnauld de donner des exemples, peut-être utile , mais qu'on ne peut faire comprendre ; quant à ceux des partisans d'Aristote, les leurs seraient compris, qu'ils ne resteraient pas moins inutiles.
Kico montre ensuite combien la méthode géométrique appliquée à la physique est capable de la frapper de stérilité. <i Les physiciens modernes, dit-il, et ceci ne peut s^ entendre que des cartésiens qui régnaient alors en Italie, agissent comme des gens qui auraient hérité un palais où tout a été prévu pour la commodité et la magnificence, et où il ne s'agit plus que de bien distribuçr le mobilier , et d'y faire de temps en temps quelques changemens légers que la mode peut demander... Gardons-nous de nous y tromper, ces méthodes modernes, cet emploi continuel du sorite, qui, dans la géométrie, sont les vrais moyens de démonstration , deviennent vicieux, insidieux même , lorsque les choses ne comportent point de démonstration. C'est le reproche que l'on faisait aux stoïciens qui se servaient de cette arme dans la dispute. Tout ce qu'on nous présente en physique comme des vérités démontrées géométriquement, n'est que simple vraisem-
blance. C*esL bien la méthode de la géotnélrie, mais non plus la même force de démonstration. En géométrie nous démontrons, parce que nous créons. Pour pouvoir démontrer en physique, il faudrait pouvoir créer. C'est en Dieu seul que se trouvent les véritables formes des choses auxquelles se rapporte leur nature. De plus cette méthode qui nous habitue à passer d'une idée à celle qui en est la plus voisine, sans laisser d'intermédiaire, rend incapable de saisir des rapprochemens entre des choses très éloignées et très diflFérentes.
Quant à l'analyse algébrique, il faut avouer que, grâce à ses applications, et aux énigmes de la géométrie , nos modernes sont devenus autant d'Œdipes. Mais n'oublions pas que la facilité énerve l'esprit, que la difficulté l'aiguise. La géométrie n'arrête l'esprit que pour lui donner plus de force et de vivacité lorsqu'il redescend à la pratique. L'analyse au contraire, semblable à la sybille dans laquelle un dieu agit et parle comme à son insu, fait son calcul , et attend si l'équation qu'elle cherche se trouvera obtenue '. Si l'analyse est un art de deviner, prenons garde que les jeunes gens n'y aient trop sou-
• Rousseau dit en parlant de l'application de l'algèbre à la géomélrie ; « Je n'aimais point celle manière d'opérer » sans voir ce qu'on fait; et il me semblait que résoudre n un problème de géométrie par les équations, c'était « jouer un air en tournant une manivelle. » Confessions , liv. VI. {N. du T.)
Jo.
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vent recours , comme à une sorte de machine ; nec deus intersit, nisidignus vindice nodus incident.
La médecine moderne , contraire en cela h celle des anciens, croit connaître les causes des maladies, et néglige d'en observer les symptômes précurseurs. Bacon a reproché aux partisans de Galien d'employer le syllogisme dans leurs pronostics sur les causes des maladies ; je n'approuve pas plus le sorite si usité chez les modernes. Ni l'un ni l'autre ne nous apprennent rien de nouveau , puisqu'ils ne font que développer, dans une seconde proposition, ce qui était déjà contenu dans la première. Le principal instrument de la médecine doit être l'induction. Elle ne doit point cultiver exclusivement la thérapeutique des modernes, mais aussi l'hygiène des anciens , qui comprend la gymnastique et la diurétique.
Mais le plus grand inconvénient de nos études modernes , c'est qu'elles cultivent les sciences naturelles aux dépens des sciences morales , et qu'elles négligent surtout la partie de la morale qui nous fait connaître les aflFections de l'ame humaine , les caractères propres aux vices , aux vertus , et la diversité des mœurs , selon l'âge , le sexe , la condition, la fortune, la famille, ou la patrie des individus ; étude difficile, mais également utile pour former à la pratique des affaires et à l'éloquence. Aussi, avonsnous presque abandonné les grandes et nobles études de la politique. Les modernes n'ont qu'un but dans leurs travaux , la connaissance de la vérité. Ils
cherchent la nature des choses , parce qu'elles semblent certaines; ils négligent la nature de l'homme, parce qu'elle est incertaine à cause de sa liberté. Mais ce genre d'études rend les jeunes gens également incapables d'agir avec prudence dans la vie civile, de passionner leur style et de le teindre des mœurs qu'ils auraient observées.
La reine des affaires humaines, c'est l'occasion, joignez-y le choix entre les choses qu'elle présente. Or, quoi de plus incertain?... On ne peut donc juger des actions des hommes, d'après la règle droite et inflexible de la raison , mais plutôt employer dans ce jugement la règle lesbienne, qui suit la forme sur laquelle on l'applique. C'est en cela que la science difl'ère de la prudence. Ceux qui excellent dans la science suivent une même cause dans les nombreux effets qu'elle peut avoir dans la nature. Ceux-là sont prudens , qui recherchent les causes nombreuses d'un même fait , pour trouver par conjecture quelle est la véritable. La science considère les vérités les plus hautes et les plus générales; la sagesse, les vérités d'un ordre inférieur. Aussi dislingue-t-on les caractères du sol, de l'ignorant habile , du savant inhabile et de l'homme sage. Le sot ne voit dans la vie ni les vérités les plus hautes, ni celles de détail ; l'ignorant habile voit les secondes, mais non les premières; le savant inhabile juge des secondes par les premières ; le sage s'élève des vérités de détail aux vérités générales. Les vérités générales sont éternelles : tout ce qui est
particulier peul à chaque instant devenir faux. Les vérités éternelles sont au-dessus de la nature ; il n'est rien dans la nature qui ne soit mobile et sujet au changement. Or le bon et l'utile s'accordent avec le vrai 5 les effets du second sont ceux du premier.
Le sot qui ne connaît ni les vérités générales ni les particulières , porte immédiatement la peine de son imprudence. L'ignorant habile qui s'attache aux vérités particulières sans connaître le vrai en général, tire aujourd'hui avantage de son adresse et de ses ruses, mais elles lui nuiront demain. Le savant inhabile , qui va des vérités générales droit aux particularités , perce sa route à travers les obstacles et les détours de la vie humaine. Mais le sage qui marche dans ce sentier oblique et incertain , en prenant pour guide le vrai éternel , ne craint point de prendre un circuit, lorsque la ligne droite est impraticable ; il cherche dans ses desseins l'utilité la plus lointaine que la nature humaine puisse prévoir. C'est donc à tort qu'on mettrait à l'usage de la prudence la manière de juger qui est propre à la science. On estimerait les actions humaines d'après la droite raison , tandis que les hommes peu sensés pour la plupart, suivent le caprice ou le hasard , et non la sagesse. Faute d'avoir cultivé le sens commun , indifférens au vraisemblable , s'en tenant au vrai , au vrai seul , ils s'inquiètent peu si le reste des hommes pense de même et voit lu vérité où ils la placent.
Mais , dira-l-on , vous voulez donc former des
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courtisans plutôt que des philosophes? Vous voulez qu'ils négligent le vrai pour l'apparence? A Dieu ne plaise ! je veux qu'ils aient égard à ce qui leur semble le vrai , et qu'ils suivent l'honnéte ou du moins ce que tous jugent tel.
La nouvelle méthode est plus faite pour les esprits des Français que pour ceux des Italiens. La langue française avec ses nombreux substantifs et son défaut d'inversion , manque de flexibilité. La versification française avec ses alexandrins qui vont deux à deux , a peu de majesté et de mouvement. Mais cette langue , si peu propre au style orné et sublime, convient à celui de la philosophie. Abondante en substantifs, et surtout en substantifs qui expriment des abstractions , elle effleure toujours les généralités. Aussi est- elle éminemment propre au genre didactique , parce que les arts et les sciences s'attachent aux généralités les plus élevées. S'il est vrai que les esprits sont formés par les langues, bien plus qu'ils ne les forment , on conviendra que cette nouvelle critique qui semble toute spirituelle, que cette analyse qui dégage de tout caractère corporel le sujet de la science , ne pouvaient prendre naissance que chez le peuple qui parle la plus subtile de toutes les langues , la plus susceptible d'abstraction.
ï^ico pense que la critique et la physique moderne nuiront peu à la poésie, pourvu qu'on ne les enseigne pas aux enfans de trop bonne heure. En effet , ia poésie, comme la philosophie, s'occupe de la re-
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cherche du vrai. Le poêle ne s'écarte des formes ordinaires du vrai que pour en créer une image plus excellente; il n'abandonne la nature incertaine que pour suivre la nature constante ; il ne se permet la fiction qu'afin d'être mieux dans la vérité. Ce n'était pas sans raison que les stoïciens regardaient Homère comme leur maître. La géométrie elie-même n'est pas sans rapport avec la poésie : des deux côtés , les données sont imaginaires , la vérité est dans la déduction.
Un des inconvéniens de notre système d'études , c'est que nous avons réduit en art une foule de choses qui devraient être abandonnées à la prudence , à l'habilelé pratique. La prudence prend conseil des circonstances qui sont en nombre infini , et qui par conséquent échappent à toute prévoyance. Aussi rien de plus inutile dans la pratique que ces préceptes généraux. . . Les arts de ce genre , ceux de la rhétorique , de la poésie , de l'histoire , doivent se contenter comme les hermès que les anciens plaçaient dans les carrefours, de nous indiquer la route et le but ; la route c'est la philosophie , le but c'est la contemplation de la nature dans sa plus haute perfection. Lorsque la philosophie était seule cultivée , et qu'elle renfermait en quelque sorte tous les arts dans son sein , les écrivains les plus illustres ont fleuri dans ces trois genres , chez les Grecs , chez les Latins et chez les modernes.
Pour prouver V inconvénient de réduire en art le» choses qui doivent être abandonnées en grande partie
« la prudence , il esquisse l'histoire de la jurisprudence romaine. Les idées les plus importantes que présente ce morceau remarquable ont été plus tard reproduites avec plus d'originalité encore au commencement de son opuscule Dejuris uno principio et fine , et surtout dans le quatrième livre de la Science nouvelle. Dans le discours dont nous donnons ici l'extrait , il rapporte tons les mystères de la jurisprudence romaine à la politique des patriciens. J^oyez l'explication bien plus philosophe qu'il en donne ailleurs [ Science nouvelle , livre IV, chapitre m, et passim.) Il rentre ensuite dans son sujet, en comparant les inconvéniens et les avantages de V ancienne jurisprudence et de la moderne.
11 était utile sous la république romaine que la jurisprudence fût secrète; il a été utile sous l'empire et chez les modernes qu'elle ne le fût pas. Originairement tous connaissaient le droit public , le droit privé était un mystère ; depuis le contraire a eu lieu. Exercés d'abord dans l'étude du droit public , les jurisconsultes donnaient ensuite leurs consultations sur le droit privé ; aujourd'hui on ne consulte sur les affaires publiques que ceux qui auparavant ont été éprouvés dans la jurisprudence. L'étude des trois sortes de droits (sacré , public et privé) était une autrefois; elle s'est divisée selon son objet. Le droit privé ne prévoyait que les cas généraux ; maintenant il embrasse les faits les plus minutieux. Autrefois peu de lois , mais d'innombrables privilèges ; aujourd'hui des lois tellement particulières, qu'elles
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semblent elles-mêmes des privilèges. La jurisprudence, d'abord générale, inflexible, était appelée avec raison scientia justi ; aujourd'hui flexible et particulière , elle est devenue ars œqui. Les jurisconsultes qui s'attachaient à la lettre, s'attachent maintenant h l'esprit de la loi ; sous ce rapport le jurisconsulte fait maintenant ce que faisait autrefois l'orateur.
De cette révolution sont résultés divers avantages, divers inconvéniens. C'est un avantage que la jurisprudence, partagée chez les Grecs entre la science du philosophe, l'érudition du légiste et l'art de l'orateur, partagée chez les Romains avant l'Edit perpétuel entre l'orateur et le jurisconsulte , ne forme plus aujourd'hui qu'une même doctrine. Mais c'est un inconvénient que la politique ne fasse plus partie de la jurisprudence, dont elle est la mère, et avant laquelle elle devrait être enseignée ; il en était autrement chez les Grecs où les philosophes l'enseignaient , et chez les Romains oii on l'apprenait par la pratique même des affaires. — Aujourd'hui il faut moins d'éloquence pour que l'esprit triomphe de la lettre. Mais en récompense, les lois n'ont plus le même caractère de sainteté ; chaque exception que l'on obtient est un coup porté à leur autorité. — Nos jurisconsultes consultent plutôt l'équité que la rigueur du droit , afin de ménager les intérêts particuliers; les anciens Romains, rigides observateurs du droit, servaient mieux en cela ceux de la république. En faisant éprouver à un seul individu la rigueur du droit , on imprime à tous le respect
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des lois. — C'est un avantage chez les modernes que l'on passe du droit privé au droit public; le premier est comme une épreuve où l'on risque moins de nuire à l'état. — C'en est un encore que les fonctions du jurisconsulte et de l'orateur soient réunies chez nous ; nous traitons avec plus de gravité les causes de fait, celles de droit avec plus d'abondance et de développement. En récompense le droit lui-même est divisé. Le droit sacré est traité par les théologiens et les canonistes , le droit public par les conseillers des princes ; les jurisconsultes n'ont conservé que le droit privé. — Mais il est dans le droit moderne un inconvénient qu'aucun avantage, à mon avis, ne peut balancer : c'est le nombre inGni des lois qui pour la plupart ont un objet peu important. Leur nombre empêche de les observer; le peu d'importailce de leur objet fait qu'on les méprise aisément, et ce mépris s'étend aux lois qui touchent les plus hauts intérêts. Chez les Romains, au contraire, le petit livre des Douze tables est la source de toute la jurisprudence , ^ons omnis romani juris. Et qu'on ne dise point que le grand nombre de nos lois est compensé par le grand nombre de privilèges qu'admettait leur législation. Les privilèges ne faisaient point exemple , on devait (je ne dis point , on pouvait) n'y avoir aucun égard dans les autres cas qui se présentaient. Au contraire nos lois de détails étendent leur autorité par voie de conséquence^' // montre ensuite qu'on doit ne pas se contenter d'étudier le droit romain en lui-même^ comme les
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disciples d'Alcial, encore moins l'appliqtter d'une wanièro foi'céo à la jurisprudence moderne , comme V avaient fait auparavant les disciples d'Accurse. Il établit la nécessité de mettre en harmonie le droit avec la constitution politique des monarchies modernes , et indique quvl secours le droit peut tirer de l'histoire. Il faut, dit-il , chercher la cause politique de chaque loi romaine , et examiner ce que peut en emprunter notre jurisprudence. Il fajut comparer la monarchie romaine avec les nôtres... et définir les termes du droit d'une manière conforme à la nature de notre gouvernement. Qu'est-ce que le droit? l'art de protéger l'intérêt public. Qu'est-ce que le droit pris dans le sens du juste? l'utile. Qu'est-ce que le droit naturel? l'utilité de l'individu. Le droit des gens? l'utilité des nations. Le droit civil? l'utilité de la cité. Pourquoi un droit naturel ? pour que l'homme vive. Pourquoi un droit des gens? pour que l'homme vive avec facilité et sûreté. Pourquoi un droit civil? pour que l'homme vive heureux. Quelle est la loi suprême que l'on doit toujours suivre dans l'interprétation des autres? la grandeur de la monarchie, le salut du prince, la gloire de l'un et de l'autre.
Après avoir donné les motifs politiques de plusieurs lois rotnaines (Voy. \a Science nouvelle j livre If, et livre IV passim), il ajoute ce qui suit : Vous voyez quele temps de la jurisprudence rigoureuse est celui de l'accroissement de la république , qu'elle s'adoucit et se relâche avec la décadence de l'Empire. Cet
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adoucissement fui d'abord l'effet de la politique des empereurs , qui voulaient affermir leur autorité ; puis un remède à l'affaiblissement que celte autorité éprouvait ; enfin un mal qui en entraîna la ruine. En effet , la différence des agnats et des cognais étant détruite, le droit de genlilité étant éteint, les familles patriciennes perdirent leur fortune, virent la grandeur de leur nom s'évanouir et s'anéantir leur puissance. Lorsque la loi eut traité si favorablement les esclaves , le sang libre ne tarda pas à se mêler, à se corrompre. Le droit de cité une fois étendu à tous les sujets de l'Empire , l'amour de la patrie, l'enthousiasme du nom romain s'éteignirent dans les citoyens indigènes. La jurisprudence élant devenue entièrement favorable au droit privé , les citoyens crurent des-lors que le droit n'était que l'intérêt individuel , et ne se soucièrent plus de l'utilité publique. Le droit des Romains et des provinciaux ayant été confondu , les provinces devinrent des états presque indépendans, même avant l'invasion des barbares. Auparavant le peuple romain avait la gloire et la force de l'Empire, les alliés n'avaient que l'honneur de la fidélité ; dès que l'égalité s'établit , la monarchie romaine s'affaiblit peu-à-peu, se démembra, et enfin fut détruite. Ainsi le relâchement de la jurisprudence fut la principale cause de la corruption de l'éloquence chez les Romains , et de la destruction de leur puissance. Si le prince veut fortifier la sienne, il fera interpréter les luis romaines d'après les maximes de la
politique; les juges suivront la même règle dans leurs jugemens. Les orateurs s'efforcent toujours de donner l'avantage au droit privé sur le droit public ; c'est au contraire le devoir des juges de faire triompher le droit public du droit privé. Par là la politique qui est la philosophie du droit, sera de nouveau unie à la jurisprudence; les lois en paraîtront plus graves et plus saintes ; on verra fleurir l'éloquence qui convient à la monarchie, éloquence supérieure à celle des orateurs de nos jours autant que le droit public l'emporte sur le droit privé en gravité, en importance, en majesté.
Après ces développemens sur l'étude de la jurisprudence, Vico indique les derniers inconvéniens que lui présente le système d'études des modernes. Les principaux se trouvent précisément dans les deux choses qui assurent notre supériorité sur les anciens, la multiplicité des modèles en tons genres , et la division du travail intellectuel. Ceux qui nous ont laissé les meilleurs modèles , n'en ont pas eu d'autres que la nature. Leurs imitateurs ne peuvent espérer de les surpasser, ni même de les égaler ; les premiers venus ont pris , chacun dans son genre , ce que la nature présentait de mieux. Si la sculpture a moins réussi chez les modernes que la peinture, ne serait-ce pas parce que nous avons conservé l'Hercule, l'Apollon, et tant d'autres statues antiques, tandis que nous avons perdu la Vénus d'Apelle et l'Ialysus de Protogène? — L'imprimerie, du reste si utile,
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a eu rinconvénient de multiplier indifféremment tous les livres , au lieu qu'auparavant on ne se donnait la peine de copier que les ouvrages excellens. Pourquoi les anciens qui avaient , dans leurs gymnases, dans leurs thermes, dans leur champ de IMars, des espèces d'universités pour l'éducation du corps, n'en ont-ils pas aussi pour celle de l'ame ? C'est que chez les Grecs un philosophe était à lui seul une université complète. Les Romains avaient encore moins besoin d'université, eux qui plaçaient la sagesse dans la seule jurisprudence, et qui apprenaient cette science dans la pratique des aflFaires publiques. Mais lorsque l'empire succéda à la république , et que la jurisprudence dévoilant ses mystères s'étendit et se compliqua par la multitude des écrivains , par la division des sectes, par la variété des opinions , on fonda des académies oii elle était enseignée à Rome, à Béryte, à Constantinople. Combien n'avons-nous pas plus besoin encore des universités?... Dans les nôtres, chaque professeur enseigne la science dans laquelle il est le plus versé. Mais cet avantage entraîne avec lui un inconvénient; c'est la division , la scission des arts et des sciences , que la seule philosophie embrassait toutes autrefois, et qu'elle animait d'un même esprit. Les anciens philosophes présentaient une harmonie parfaite entre leurs mœurs , leur doctrine , et leur manière de l'exposer. Socrale qui professait «e rien savoir, n'avançait rien lui-même, mais pressait les sophistes par une suite de questions, comme s'il eût voulu apprendre
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d'eux quelque chose; et c'élait de leurs réponses qu'il lirait ses inductions. Les stoïciens , qui faisaient de l'intelligence la règle du vrai , et prétendaient que le sage ne pense rien à la légère (nihil opinari ) , posaient d'abord des vérités incontestables, d'où ils descendaient par une chaîne de vérités secondaires jusqu'aux choses douteuses; leur arme , c'élait le sorite. Aristole , qui établissait le sens et rinlelligence pour juges du vrai , se servait du syllogisme ; il présentait les vérités sous une forme générale, pour en tirer avec cerlilnde les choses spéciales qui étaient en question. Épicure enfin , qui rapportait aux sens la notion du vrai , n'accordait rien , ne demandait rien à ses adversaires, mais exposait les choses dans un style nu et simple. Mais aujourd'hui, nos élèves sont souvent exercés à la dialectique par un partisan d'Aristote, instruits dans la physique par un épicurien , dans la métaphysique par un cartésien. Ils apprennent la théorie de la médecine d'un disciple de Galien , la pratique d'un chimiste. Ils étudient les institutes d'après Accurse , le code d'après Alciat , les pandecles d'après quelque autre jurisconsulte ; nul accord , nulle harmonie dans l'enseignement.
// termine en s'cxcusant d'avoir entrepris de traiter un si vaste sujet. Professeur d'éloquence, il a été obligé de jeter un coup-d'œil sur tous les arts, sur toutes les sciences. L'éloquence n'est autre chose que la sagesse qui parle d'une manière ornée, abondante , et conforme au sens commun de l'humanité.
III. Extrait d'un discours prononcé en 1707 , et cité par V auteur dans sa J^io. — C'est la peine du péelié : les hommes sont séparés de langue , d'inlellijjence et de cœur. De langue : elle nous manque souvent, souvent elle trahit les idées par lesquelles l'homme voudrait s'unir à l'homme. D'esprit : telle est la variété des opinions qui naissent de la diversité des goîkts , des sens , des sentimcns dans lesquels aucun homme ne s'accorde avec son semblable. De cœur : par suite de sa corruption, la conformité même des vices ne peut concilier les hommes entre eux. Le remède à noire corruption, c'est la vertu , la science et l'éloquence; elles seules peuvent ramener les hommes à un sentiment uniforme.
Voilà pour la fin des études. Si l'on cherche maintenant l'ordre que l'on y doit suivre, on trouvera que, comme les langues ont été le plus puissant moyen de rendre stable la société humaine , c'est par les langues que les études doivent commencer. En effet, elles demandent surtout de la mémoire , et la mémoire est la faculté principale des enfans. Cet âge, où le raisonnement est faible encore, ne se règle que par les exemples, et pour faire imjiression , les exemples ont besoin de s'adresser à une imagination vive comme celle des enfans. Occupons-les donc de l'étude de l'histoire, tant véritable que fabuleuse. Leur âge est déjà raisonnable, mais il n'a point de sujet sur lequel il puisse raisonner. Qu'ils apprciu)cnt à bien diriger celle faculté dans l'cludc de la géométrie , qui de-
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luatide aussi de la mémoire ; qu'ils épuisent dans ses abslraclions celle faculté en quelque sorte matérielle et concrète de l'imagination, qui, plus tard, ayant acquis toute sa force, devient la mère de toutes nos erreurs et de toutes nos misères. Qu'ils s'appliquent à la physique, et contemplent dans cette science l'univers matériel, en s'aidant des mathématiques pour la connaissance du système du monde. Qu'ensuite , sortant des vastes idées matérielles de la physique , des abstractions délicates des nombres et des lignes , ils se préparent à recevoir de la métaphysique la notion de l'infini abstrait , la science de l'être et de l'unité absolue. La connaissance que les jeunes gens acquièrent alors de l'intelligence , tourne leur attention vers leur ame; ils la voient corrompue , et naturellement cherchent dans la morale le remède à cette corruption, parvenus qu'ils sont déjà à un âge où ils commencent à sentir combien les passions peuvent égarer l'homme. Mais ils trouvent la morale païenne impuissante à réprimer l'amour du moi, et comme ils ont éprouvé dans la métaphysique que l'on comprend mieux l'infini que le fini , l'esprit que le corps , Dieu que l'homme , ils se trouvent préparés à recevoir , avec un esprit humble la théologie révélée , d'oii ils descendent à la morale chrétienne qui en dérive. C'est alors que leur ame, étant épurée en quelque sorte par ces études successives, ils peuvent être initiés à la jurisprudence chrétienne.