‹ Mémoires. Éd. conforme au MS. transmis à la Bibliothèque impériale [and first publ. as Appel à lChapitre 1 sur 90 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Aux prisons de Saintc-Péiagie, le 9 août 1793.

Fille d'artiste, femme d'un savant devenu ministre et demeuré homme de I)ien, aujourd'hui prisonnière, destinée peut-être à une mort violente et inopinée, j'ai connu le boniieur et l'advei-sité, j'ai vu de près la gloire et subi l'injustice.

Née dans un état obscur, mais de parens honnêtes, j'ai passé ma jeunesse au sein des beaux-arts , nourrie des charmes de l'étude, sans connoJtre de supériorité que celle du mérite, ni de grandeur que celle de la vertu.

A l'âge où l'on prend un état, j'ai perdu les espérances de fortune qui pouvoient m'en procurer un conforme & l'éducation que j'avois reçue. L'alliance d'un homme respectable a paru réparer ces revers; elle m'en préparoit de nouveaux.

Un caractère doux, une âme forte, un esprit solide, un cœur très-affectueux , un extérieur qui annonçoit tout cela, m'ont rendue chère à ceux qui me connoissent. La situation dans laquelle je me suis trouvée m'a fait des ennemis; ma personne n'en a point; ceux qui disent le plus de mal de moi ne m'ont jamais vue.

Il est si vrai que les choses sont rarement ce qu'elles paroissent être, que les époques de ma vie oii j'ai goûté le plus de douceurs ou le plus éprouvé de chagrins , sont souvent toutes contraires à ce que d'autres pourroient en juger. C'est que le bonheur tient aux affections plus qu'aux évé* nemens.

Je me propose d'employer les loisirs de ma captivité à retracer ce qui m'est personnel depuis ma tendre enfance

jusqu'à ce momeDt; c'est vivre une seconde fois que de revenir ainsi sur tous les pas de sa carrière; et qu'a-t-on de mieux à faire en prison que de transporter ailleurs son existence par une heureuse fiction, ou par des souvenii-s intéressants ?

Si l'expérience s'acquiert moins à force d'agir (|u'à force de réfléchir sur ce qu'on voit et sur ce qu'on a fait, la mienne peut s'augmenter beaucoup par l'entreprise que je conmicnce.

La chose publique, mes sentiments particuliers, me fournissoient assez, depuis deux mois de détention, de quoi penser et décrire sans me rejeter sur des temps fort éloi- (piés; aussi les cinq premières semaines avoient- elles été consacrées à des Notices historiques dont le recueil n'étoit peut-être pas sans intérêt. Elles viennent d'être anéanties; j'ai senti toute l'amertume de cette perte, <jue je ne réparerai point; mais je m'indignerois contre moi-même de me laisser abattre par quoi que ce soit. Dans toutes les peines que j'ai essuyées, la plus vive impression de douleur est presque aussitôt accompagnée de l'ambition d'opposer mes forces au mal dont je suis l'objet, et de le surmonter ou par le bien que je fais à d'autres, ou par l'augmentation de mon propre courage. Ainsi, le malheur peut me poursuivre et non m'accal>ler; les tyrans peuvent me persécuter, mais m'avihr, jamais , jamais ! Mes Notices sont perdues * ; je vais faire des

1 Madame Roland a écrit, jx'iidatit son séjour dans les prisons de l'Abbavc n de Sainte-Pclajjie, des Mémoires y des Notices historiffues , des Portraits et des Anecdotes, Ces divers érrits furent confiés à deux amis, M. Champaçneux et M. Bo«c. Tous deux furent proscrits. M. Bom; caclia dans le creux d*un rocher de la forêt de Montmorency les Mémoires dont il était dépositaire, et que madame Roland, croyant détruits, s*était mise à rédiger de nouveau. Il les retrouva depuis, avec ceux de Barbaroux, dans Tendniit où II les avait placés. Quant aux papiers donnés à M. Champa(pieux, ils araient été confiés |>ar ce <lemier, lorsqu'il eut été arrêté et eoiiduit k Li Force, à une amio qui les porta longtemps sur elle et finit, dans la crainte d'une visite domiciliaire, par les brûler. Cbampajpieux prévint de ce malheur madame Roland : « Mais il ne lui restait que jk'U de temps à vivre, dit-il, et elle ne put réparer qu'en partie la [>erte de son mannscrrit. • On trouvera plus loin, sous le titre de Portraits et anecdotes, CCS notices commencées le 8 août et terminées le 31 août, pour réparer ce ^uifut perdu f comme elle-même le dit dans une note.

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