‹ Mémoires. Éd. conforme au MS. transmis à la Bibliothèque impériale [and first publ. as Appel à lChapitre 2 sur 90 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Mémoires, et m' accommodant avec prudence à ma propre foiblesse dans un moment où je suis péniblement affectée, je vais m' entretenir de moi pour mieux m'en distraire. Je ferai mes honneurs en bien ou en mal, avec une égale liberté; celui qui n'ose se rendre bon témoignage à soi-même est presque toujours un làcbe qui sait et craint le mal qu'on pourroit dire de sa personne, et celui qui hésite à avouer ses torts n'a pas la force de les soutenir, ni le moyen de les racheter. Avec cette franchise pour mon propre compte, je ne me générai pas sur celui d' autrui; père, mère, amis, mari, je les peindrai tels qu'ils sont, ou que je les ai vus.

Tant que je suis demeurée dans un état paisible et concentré, ma sensibilité naturelle enveloppoit tellement mes autres qualités, qu'elle se montroit seule ou les dominoit toutes. Mou premier besoin étoit de plaire et de faire du bien ; j'étois un peu comme ce bon monsieur de Gourville, dont madame de Sévigné dit que la charité du prochain lui coupoit les paroles ])ar la moitié ; et je méri^ois que Sainte-Lette dit de moi qu'avec l'esprit d'aiguiser de fines épigrammes, je n'en laissois jamais échapper aucune.

Depuis que les circonstances, les orages politiques et autres ont développé l'énergie de mon caractère, je suis franche « avant tout, sans regarder d'aussi près aux petites égratignures qui peuvent se faire en passant. Je ne fois pas plus d'épigrammes ; car elles supposent le plaisir de piquer par une critique, et je ne sais point m' amuser à tuer des mouches; mais j'aime à faire justice à force de vérités, et j'énonce les plus terribles en face des intéressés, sans m' étonner, m' émouvoir, ni me fâcher, quel qu'en soit l'effet sur eux.

Catien PhUpon, mon père, étoit graveur de profession; il cultivoit aussi la peinture, et Toulut s'adonner à celle ea émail, bien moins par goût que par spéculation; mais FincompatibiUté de sa vue et de son tempérament , avec le: feu auquel il faut passer l'émail, le força d'abandonner ce gen»e. Il se restreignit dans le sien, qui étoit médiocre; mais quoiqu'il fut laborieux , que les temps favorisassent Texercice de son art, qu'il eût beaucoup d'occupation et employât im assez grand nombre d'ouvriers, le désir de £aire fortune le portoit

vers le commerce. Il achetoit des bijoux , des diamans , ou les prenoit en payement des marchands avec lesquels il avoit à foire, pour les revendre dans l'occasion. Je relève cette particularité, parce que j'ai observé que dans toutes les classes l'ambition est généralement funeste; pour quelques heureux qu'elle élève, elle fait une foule de victimes. L'exemple de mon père me fournira plus d'une application; son art sufiisoit à le faire exister décemment ; il voulut devenir riche, et il a fini par se ruiner.

Robuste et sain, actif et glorieux, il aimoit sa femme et la parure. Sans instruction, il avoit ce degré de goût et de connoissances que donnent superficiellement les beaux-arts, à quelque partie qu'en soit réduite la pratique; aussi, malgré son estime pour les richesses et ce qui peut les procurer, il traitoit avec des marchands, mais il n' avoit de liaison qu'avec des artistes, peintres et sculpteurs. àSa vie fut très-réglée, tant que son ambition connut des bornes ou n'eut point essuyé de disgrâces iron ne peut pas dire que ce fut un homme vertueux; mais il avoit beaucoup de ce qu'on appelle honneur : il auroit bien fait payer une chose plus qu'elle ne valoit, mais il se seroit tué plutôt que de ne pas acquitter le prix de celle qu'il avoit aciietée.

Marguerite Bimont, sa femme, lui avoit appoilé en dot, avec fort peu d'argent, une âme céleste et une charmante figure. L'ainée de six enfants, dont elle avoit été comme la seconde mère, elle ne s'étoit mariée à vingt -six ans que pour céder sa place à ses sœurs. Son cœur sensible, son esprit agréable , auroient du l'unir à quelqu'un d'éclairé , de délicat ; mais ses parents lui présentèrent un honnête homme dont les talens assuroient l'existence, et sa raison l'accepta. Au défaut du bonheur qu'elle ne pouvoit se promettre, elle sentoit qu'elle feroit régner la paix qui en tient lieu. Il est sage de savoir se réduire; les jouissances sont toujours plus rares qu'on ne l'imagine, mais les consolations ne manquent jamais à la vertu.

Je fus leur second enfemt; mon père et ma mère en eurent sept ; mais tous les autres sont morts en nourrice ou en venant au monde, à la suite de divers accidens ; et ma mère répétoit

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