PREMIERE PARTIE
péché, pétillante d'esprit et de malice, vrai lutin dont on feisoit peur aux enfans , mais qui ne se seroit pas jouée avec notre raison.
Je ne passerai pas sous silence le tendre intérêt que m'a* voit témoigné, dès les premiers jours de mon arrivée, une excellente fille, dont le constant attachement a fait ma consolation dans plus d'une circonstance. Angélique Bouflers, née sans fortune, s'étoit engagée par des vœux dès l'âge de dix-sept ans ; elle s'ignoroit encore. La nature l'avoit pétrie de soufre et de salpêtre; son énergie contrainte porta au suprême degré la sensibilité de son cœur et la vivacité de son esprit. Le défaut de dot avoit assigné sa place parmi les sœurs converses, avec lesquelles elle n' avoit de commun que leurs rudes exercices. Il est des âmes qui n'ont pas besoin de culture; Sainte Agathe (c'est son nom de religion), sans avoir reçu de grands secours de l'éducation, étoit supérieure non -seulement à ses compagnes, mais à la plupart des dames du chœur. Son prix étoit connu, et quoique, suivant Pusage de ces sociétés , dont la masse est toujours ingrate, on abusât de son activité en la surchargeant d'occupations, elle jouissoit pourtant de cette considération que s'attire le mérite. Elle étoit attachée pour lors au service des pensionnaires ; elle y étoit seule , indépendamment des autres soins qui lui étoient confiés, et elle suffisoit à tout avec autant de diUgence que de gaieté. Je l'avois à peine observée qu'elle me distinguoit déjà ; ses bontés me prévinrent et me la firent remarquer ; à table, elle épioit mes goûts à mon insu et cberchoit à les satisfaire ; à la chambre , elle fiEÛftoit n^on lit avec complaisance, et ne manquoit pas une occasion de m' adresser quelque chose d'obligeant. Si je la rencontrois, elle m'embrassoit avec tendresse, m'emmenoit quelquefois dans sa cellule où elle avoit un serin charmant, fisunilier, caressant, à qui elle avoit appris à parler; elle me donna secrètement une seconde clef de cette cellule, pour que je pusse y entrer en son absence ; j'y lisois les livres de sa petite bibliothèque, les poésies du père du Cerceau, et des ouvrages de mysticité. Lorsque ses travaux ne lui avoient pas permis d'y passer quelques minutes avec moi ou de-
voient l'en empêcher, j'y trouvois un petit billet bien tendre» auquel je ne manquois pas de répondre. Elle (jardoit ces* réponses comme de précieux bijoux, et me les montroit ensuite, bien fermées dans son oratoire.
Bientôt il ne fut bruit au couvent que de l'attachement d'Agathe pour la petite Phlipon ; mais on auroit dit que cela devoit être ainsi , mes compagnes ne parurent jamais blessées des préférences qu'elle m'accordoit. Lorsque des reUgieuses hii en parloient, elle leur demandoit avec sa franchise naturelle si elles n'en feroient pas autant à sa place ; et si quelque revéche octogénaire , comme la mère Gertrude, lui disoit qu'elle m'aimoit trop, elle répliquoit que c'étoit faute de pouvoir aimer autant qu'elle jugeoit de cette manière ; et vous-même, ajoutoit-elle, la rencontrez -vous jamais sans l'arrêter? — Et la mère Gertrude s'en alloit en marmottant ; mais , si elle me voyoit une heure après , elle ne manquoit pas de me donner quelques bonbons.
Lorsque les demoiselles Gannet arrivèrent, et que je me liai avec Sophie, Agathe parut un peu jalouse ; les reUgieuses se plurent à lui en faire la guerre, mais sa tendresse généreuse n'en fut pas affoiblie ; il sembloit qu'elle fût satisfaite que je me laissasse aimer, et qu'elle jouft des douceurs que me procuroit l'amitié d'une personne plus rapprochée de mon âge, dont j'avois la société dans tous les momens du jour. Agathe avoit alors vingt-/|uatrc ans ; son caractère et son affection m'ont inspiré pour elle l'attachement le plus vrai ; je me suis honorée de le lui témoigner sans cesse. Dans les dernières années de l'existence des couvens, ce n'étoit plus qu'elle seule que j'allois voir dans le sien. Maintenant sortie de cet asile, lorsque l'âge et les infirmités le lui rendoient nécessaire , réduite à la médiocre pension qui lui est assignée, elle végète non loin des lieux de notre ancienne demeure et de ceux où je suis prisonnière , et dans les disgrâces d'une situation malaisée, elle ne gémit que de la détention de sa fille , car c'est ainsi qu'elle m'appelle toujours. Ames sensibles, vous cesserez quelquefois de me plaindre en appréciant les biens que le ciel m'a consenés ; mes persécuteurs, au milieu de leur puissance, n'ont pas