‹ Mémoires. Éd. conforme au MS. transmis à la Bibliothèque impériale [and first publ. as Appel à lChapitre 19 sur 90 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

celui d'être aimés par une A{j;athe qui les chériroit plus encore s'ils tomboient dans l'infortune !

L'hiver s'^étoit écoulé, j'avois un peu moins vu ma mère dans cette saison ; mais mon père n'auroit pas laissé passer un dimanche sans venir me visiter, et me faire faire une promenade au jardin du Roi , pour peu que le temps le permit ; nous y bravions la rigueur du froid en courant gaiement sur la neige. Promenades charmantes, dont le souvenir me fut rappelé vingt ans après , en lisant ces vers de Thompson , que je ne répète jamais sans attendrissement :

PleasM was l , in my ckcarful mom of life ,

When nur8*d by carelesA .solitude I liv*d,

Ând sung of nature with unceasinj; joy,

Pleas'd was I wandering tbrough your rough domain ,

Through tbe pure vii^in snowa, myself as pure, etc. ^.

Il avoit été arrêté , dès mon entrée au couvent , que je n'y resterois qu'une année ; je l'àvois désiré moi-même , j'aimois à voir un terme au sacrifice que je faisois de me séparer de ma mère ; les religieuses , de leur côté , en accordant de me fÎEdre faire ma première communion au quatrième mois de mon séjour avec elles , avoient eu grand soin de stipuler que je ne les quitterois pas plus tôt pour cela, et que j'achèverois mon année; cette année révolue, il fut question de sortir. Ma mère m'annonça que ma bonne-maman Phlipon, qui m'aimoit beaucoup , désiroit que j'allasse lui faire compagnie durant quelque temps, et qu'elle en étoit convenue avec elle, comme d'un arrangement qui ne pourroit me faire de peine, puisqu'elle me verroit là bien plus souvent qu'au couvent ; arrangement qui d'ailleurs s'accordoit parfaitement avec les circonstances. Mon père étoit entré dans les charges de sa communauté ; il se trouvoit ainsi souvent appelé au dehors ; je compris aisément que la sun^eillance de ma mère devant dès lors se porter davantage sur les travaux confiés

' ■ Que j'aimais, au riant matin de la vie, lorsque mes jours 8*écoulaicnt, exempts de «oueis, dans la solitude; que mon âme, comme dans une ivresse sans fin, chantait In nature; oh! que j*aimais à parcourir votre âpre domaine, dur hiver, et à fouler au\ pieds cette neige virginale qui n'était pas plus pure que moi. •

42 MEMOIRES PARTICLLIERS.

aux jeunes gens dont, jusque-là, elle ne s^étoit jamais mêlée , elle avoit un peu perdu de la liberté qu'elle vouloit avoir tout entière pour s'occuper de moi. La situation qu'elle me proposoit étoit véritablement une douce transition de ma séparation d'avec elle à mon entier rapprochement de sa personne, et je l'acceptai d'autant plus aisément que j'étois attachée à ma bonne-maman. G' étoit une petite femme de bonne grâce et de belle humeur, dont les manières agréables, le langage poli, le rire gracieux et le coup d'oeil malin , annonçoient encore quelques prétentions à plaire ou à faire souvenir qu'elle avoit plu. Elle avoit soixante-cinq ou six ans, donnoit des soins à sa toilette, appropriée d'ailleurs à son âge, car elle se piquoit par-dessus tout de bien sentir et observer les convenances. Beaucoup d'embonpoint, une marche assez légère , une contenance fort redressée , une petite main dont elle faisoit jouer les doigts avec grâce , le ton sentimental entremêlé de propos joyeux et décens, éloignoient d'elle les apparences de la vieillesse. Elle étoit aimable pour les jeunes personnes, dont la société lui plaisoit beaucoup, et de qui elle mettoit quelque orgueil à être recherchée. Veuve au bout d'un an de mariage, elle avoit eu mon père pour enfant unique et posthume; les revers du commerce dans lequel elle avoit été étabUe Fayant jetée dans l'infortune , elle avoit été dans le cas de chercher des ressources chez des pareas éloignés, opulens, qui la préférèrent à d'autres pow l'éducation de leur famille. C'est ainsi qu'elle avoit élevé chez madame de Boismorel son fils Roberge , dont j'aurai à parler dans la suite , et sa fille , devenue madame de Favière. Une petite succession lui avoit enfin assuré son indépendance; elle vivoit dans l'fle Saint-Louis, où elle occupoit un logement décent, avec sa sœur, mademoiselle Rotisset, qu'elle appeloit Angélique. Cette bonne fille , astlimatique et dévote, pure comme un ange, simple comme iip enfant, étoit la très-humble servante de son aînée. Les soins du petit ménage rouloient uniquement sur elle; une domestique ambulante, qui venoit deux fois le jour, étoit cliargée des plus grossiers : mais AngéU(|ue suffisoit au reste, et habilloit sa sœur avec révérence. Elle devint tout naturellement ma gouvernante, en

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