DEUXIEME PARTIE. M
déiste! Que de chemin pour finir par le patriotisme qui m'a £iit jeter dans les fers !
An milieu de tout cela, de vieux bouquins de voyage, force mythologie, amusèrent mon imagination, et les lettres de madame de Sévigné fixèrent mon goût; son aimable facilité, ses grâces; son enjouement, sa tendresse, me firent entrer dans son intimité ; je connoissois sa société , j'étois familiarisée avec ses entours comme si j'eusse vécu avec elle. Ma bonne maman voyoit peu de monde et sortoit rarement ; mais son humeur agréable animoit la conversation lorsque je travaillois près d'elle aux petits ouvrages de main qu'elle se plaisoit à m'enseigner ou à me faire faire. Madame Bésnard, cette grand' tante qui m'avoit surveillée lorsque j'étois en nourrice, venoit chez sa sœur tous les jours passer deux heures de l' après -dlnée. Son caractère austère étoit toujpurs accompagné de formes solennelles et d*UB air de cérémonie dont madame Phlipon plaisantoit quelquefois, mais assez légèrement pour ne pas offenser sa soeur, qoi, au reste, payoit son écot par quelque bonne vérité un peu brusquement dite , et dont son excellent cœur loi ittsoit pardonner la rudesse.
Ma b<»uie maman , qui mettoit un grand prix aux grâces et à toot ce qui peut embellir la vie sociale, étoit infiniment sensible aux prévenances que mon caractère doux, l'envie de plaire à ceux avec qui je me trouve, et que ses manières aimables m'inspiroient plus particulièrement pour elle, me faisoient avoir à son égard ; elle me disoit quelquefois de jolies choses auxquelles je ne répondois pas mal. Elle se rengorgeoit alors avec complaisance, et lançoit un coup d'oeil de satisfaction à madame Besnard, qiiî, haussant les épaules, saisissoit l'instant où j'étois un peu éloignée pour lui orier à voix basse, que j'entendois fort bien : « En vérité , vous êtes insupportable; vous la gâterez. Quel dommage! » — Ma bonne maman de se redresser davantage , d'un air de supériorité , rassurant sa sœur sur son savoir-faire ; la bonne Angélique, avec sa figure pâle, son menton avancé, ses lunettes sur le nez, son tricot à la main, leur disoit tranquillement qu'il n'y avoit pas de danger, que personne n'y feroit
rien, et que j'ëtois bien assez raisonnable pour m'élerer toute seule. Cette dame Besnérd , si austère , et craignant le danger des propos flatteurs , s'inquiétoit beaucoup de me voir coucher sur un lit dur, et s'il m'arrivoit au doigt le plus petit mal, elle ne manquoit pas de venir deux fois le jour pour juger de ses progrès : quelle franche inquiétude ! quels soins empressés elle avoit alors, et comme ils étoient touchants sous son apparente sévérité !
En vérité, je crois que le ciel m' avoit environnée tout exprès de bonnes âmes pour rendre la mienne la plus aimante qu'il soit possible. Il prit un jour fiantaisie à ma bonne maman d'aller fiaire visite à madame de Boismorel, soit pour le plaisir de la voir, soit pour celui de lui montrer sa petitefille. Préparatifs en conséquence ; grande toilette dès le matin ; nous voilà parties avec la tante Angélique pour arriver rue Saint-Louis au Marais vers midi. En entrant dans l'hôtel, tous les gens, à commencer par le portier, saluent affectueusement, et avec un air d'égard, madame PUipon; c'est à qui s'empressera de lui faire le plus d'honnêtetés; elle répond à tous d'un ton caressant, avec dignité; c'étoit bien jusque-là. Mais on voit sa petite-fille, elle ne tient pas au petit plaisir de la faire remarquer ; les gens veulmit se mêler de taire des compliments ; je conmiençai à sentir une sorte de malaise difficile à m' expliquer et dans lequel je démêlai pourtant que les gens pou voient me regarder, mais qu'il ne leur appartenoit point de me complimenter. Nous parvenons plus avant; un grand laquais nous annonce, et nous entrons au salon, où madame de Boismorel, assise, avec son chien, sur ce qu'on appeloit alors, non pas une ottomane , mais un canapé , brodoit gravement en tapisserie.
Madame de Boismorel étoit de l'âge , de la taille et de la corpulence de ma bonne maman, mais son costume tenoit moins du goût que de la prétention d'annoncer l'opulence et de marquer la qualité, et sa physionomie, loin d'exprimer le désir de plaire, annonçoit la volonté d'être considérée, l'assurance de mériter qu'il en fût ainsi. Une riche dentelle chiffonnée en petit bonnet à papillons pointus comme des oreilles de lièvre, placée sur le sommet de la tête, laissoit