‹ Mémoires. Éd. conforme au MS. transmis à la Bibliothèque impériale [and first publ. as Appel à lChapitre 26 sur 90 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

voir des cheveux, peut-être empruntés, rangés avec cette feinte discrétion qu'il falloit bien revêtir après soixante ans , et du rouge à double couche donnoit à des yeux fort insignifiants beaucoup plus de dureté qu'il n'étoit nécessaire pour me feire baisser les miens.

« Eh! bonjour, mademoiselle Rotisset, s'écrie d'une voLx haute et froide madame de Boismorel en se levant à notre approche. » (Mademoiselle? quoi! ma bonne maman est ici mademoiselle?) «Mais vraiment je suis bien aise de vous voir! Et ce bel enfant; — c'est votre petite-fiUe? — elle sera fort bien ! — Venez ici, mon cœur, asseyez-vous à côté de moi. Elle est timide. Quel âge a-t-elle, votre petite-fille, mademoiselle Rotisset? — Elle est un peu brune, mais le fond de la peau est excellent; cela s'éclaircira avant peu; elle est déjà bien foi*mée ! Vous devez avoir la main heureuse , ma bonne amie; n'avez-vous jamais mis à la loterie? — Jamais, madame, je n'aime pas les jeux de hasard. — Je le crois; à votre âge on imagine avoir jeu sur. Quel son de voix ! il est doux et plein ; mais comme elle est grave ! ITêtes-vous pas un peu dévote? — Je connois mes devoirs , je tâche de les remplir. — Fort bien ! — Vous avez envie d'être religieuse, n'est-ce pas? — J'ignore ma destination, je ne cherche point encore à la juger. — Comme c'est sentencieux ! Elle lit, votre petite-fille, mademoiselle Rotisset? — La lecture est son plus grand plaisir ; elle y emploie une partie des jours. — Oh! je vois cela, mais prenez garde qu'elle ne devienne une savante, ce seroit grand'pitié. »

La conversation s'établit entre ces dames sur la famille et la société de la maîtresse de la maison ; ma bonne maman demandoit des nouvelles de l'oncle et du cousin, de la bruet de Tamie, et de l'abbé Langlois, et de la marquise de Lévi, et du conseiller Brion, et du curé Parent. On parloit de leur santé, de leurs alliances et de leurs travers comme de ceux de madame Roudé , par exemple , qui , malgré son âge, aimoit encore à faire belle gorge, et portoit toujours la sienne à découvert, excepté lorsqu'elle montoit en voiture ou qu'elle en descendoit , car elle la cachoit alors d'un grand mouchoir qu'elle tenoit dans sa poche à cette intention,

|>arce que, disoit-elle, cela n'est pas fait pour montrer à de» laquais. Durant ce dialogue, madame de Boismorel fiiisoit quelques points sur le canevas , une caresse k son chien , et me fixoit le plus souvent. J'avois soin d'éviter ses regards qui me déplaisoient beaucoup, et portant les miens dans râppartement dont la décoration me paroissoit plus agréable que la dame qui Phahitoit, mon sang circuloit avec plus de rapidité que de coutume , je sentois mes joues animées , mon cœur palpitant et oppressé ; je ne me demandois pas encore pourquoi ma bonne maman n'étoit point sur le canapé, et madame de Boismorel dans le rôle de mademoiselle Rotisset ; mais j'avois le sentiment qui conduit à cette réflexion, et je vis terminer la visite comme on reçoit un soulagement à l'instant de la souffrance. « Ah çà, n'oubhez pas de me faire prendre un billet de loterie; que ce soit votre petite-fille qui choisisse le numéro, entendez -vous, mademoiselle Rotisset? je veux avoir l'étrenne de sa main» Embrassez-moi donc; et vous, mon petit cœur, ne baissez pas tant les yeux; ils sont fort bons à voir ces yeux -là, et un confesseur ne défend pas de les ouvrir. Ah ! mademoiselle Rotisset, vous aurez des coups de chapeau, je vous le promets, et de bonne heure. Bonjour, mesdames. » Et madame de Boismorel tire sa sonnette , ordonne à Lafleiur d'aller dans deu\ jours chercher un billet de loterie chez mademoiselle Rotisset, fait taire son petit chien, et elle étoit déjà replacée sur son canapé avant que nous eussions gagné l'antichambre. Nous marchions en silence pour revenir à la maison, où j'avois hâte de retrouver des livres qui me fissent oublier madame de Boismorel , dont je ne goùtois pas plus les compliniens que ceux de ses gens. Ma bonne- maman, demisatisfaite, parloit d'elle quelquefois et de ses singularités, de son égoïsme, qui lui faisoit dire que les enfants n'étoient que des causes secondes, lorsque ma bonne maman se permettoit de lui représenter les intérêts des siens pour arrêter ses grandes dépenses ; de sa manière Ubre , mais ordinaire parmi les femmes de la bonne compagnie, qui lui faisoit recevoir son confesseur et d'autres à sa toilette et passer sa chemise en leur présence, etc. Ce ton, ces mœurs, me paroissoient

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