‹ Mémoires. Éd. conforme au MS. transmis à la Bibliothèque impériale [and first publ. as Appel à lChapitre 27 sur 90 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

étranges ; je &isois causer ma bonne maman sur tout cela avec curiosité , mais je gardois pour moi les impressions que j'en recevois, et il me sembloit que je ne pouvois pas me p^inettre de les lui JBaire toutes connottre.

Quinze jours après notre visite, nous reçûmes celle de M. de Boismorel fils, qui ne s'étoit pas trouvé chez sa mère lorsque nous nous y étions rendues ; c'étoit un homme de trente-sept à trente-huit ans, d'une physionomie grave et douce, d'un ton dirent et noble; ses regards s'échappoient en longs éclairs d'un œil très-ouvert et un peu trop gros ; sa voix mâle et forte , que Ton sentoit adoucie par égard , avoit l'accent de l'àme 4et l'expression gracieuse d'une politesse qui n'est point en superficie. Il aborda ma bonne maman avec respect, l'appelant sa bonne amie, me salua avec cette sorte de révérence que les hommes sensibles s'honorent de témoigner aux jeunes personnes du sexe. La conversation devint facile autant qu'elle étoit mesurée ; il ne perdoit pas l'occasion de rappeler avec grâce les obligations qu'il avoit aux soins de ma bonne maman, et je compris qu'il lui disoit d'une manière enveloppée, mais délicate, que la Providence récompensoit ses soins généreux pour les en&nts d' autrui, par la satisfaction qu'elle lui préparoit dans le seul qui lui eût été donné. Je trouvai M. de Boismorel bien plus aimable que sa mère , et j'étois charmée de le voir revenir, ce qui loi arrivoit tous les deux ou trois mois. 11 avoit épousé, fort jeune , une femme charmante ; il en avoit un fils dont l'éducation l'occupoit beaucoup ; il vouloit la faire lui-même ; il la dirigeoit d'après des vues philosophiques que les préjugés de sa mère et la grande dévotion de sa femme ne contrarioient pas peu. On l'accusoit de singularité ; il avoit eu des attaques de nerfs à la suite d'une maladie inflammatoire ^ iterrible, et les vieilles comtesses, les grands robins, les petits abbés de sa famille ou de la société de sa mère attribooient à une affection de cerveau, comme suite de sa maladie, les opinions et le régime qu'il avoit -adoptés et prétendoit* sui\Te dans l'éducation de son fils. Toutes ces circonstances m'attachèrent beaucoup quand elles furent venues à ma connoissance ; je trouvois que cet homme sin-

gulier raisonnoit fort pertinemment ; je commençai à soupçonner qu'il y avoit une raison du monde et une raison de cabinet, pour ainsi dire, une morale de principe et une morale pratique, de la contradiction desquelles résultoient tant de bizarreries dont j'entrevoyois quelques-unes; enfin que la société appeloit fou celui qui n'étoit pas fou de la folie commune ; et les matériaux de la réflexion s'amassoient insensiblement dans ma tête rêveuse.

Ma bonne maman opposoit quelquefois aux sentiments , à la conduite de M. de Boismorel, la conduite et les sentiments de sa sœur, madame de Favières, dont elle avoit à se plaindre, à qui son frère avoit eu besoin de rappeler que mademoiselle Rotisset étoit leur parente (circonstance que leur mère, disois-je en moi-même, a Tair d'ignorer ou de vouloir méconnoltre) , et chez qui elle n' avoit nulle envie de me présenter, à ma grande satisfaction ; ce qu'elle jugea si bien qu'il ne fot jamais non plus question de retourner chez madame de Boismorel.

Mon père étoit sorti de charge; l'année que j'avois dû passer chez ma bonne maman étoit finie ; je retournai près de mon excellente mère. Je ne quittai pas sans quelque regret le beau quartier de l'fle Saint-Louis, ses quais agréables, ce rivage tranquille sur lequel je prenois l'air dans les soirs d'été avec ma tante Angélique, considérant le cours gracieux de la rivière et la campagne qui se dessinoit au loin ; ces quais que je traversois dans un' saint zèle pour aller à l'égUse m' attendrir aux pieds des autels, sans rencontrer, dans ce chemin solitaire, aucun objet de distraction au plus doux recueillement. La gaieté de ma bonne maman prêtoit des charmes à son appartement, où j'avois passé tant de jours Hans et paisibles. Je m'éloignai de sa personne en pleurant, malgré mon attachement pour ma mère , dont le mérite, bien plus solide , avoit un extérieur plus imposant , avec lequel je n'avois pas foit jusqu'alors de comparaison qui le rendit moins attrayant , comme je le sentis confosément dans cet instant. En6ant de la Seine, c' étoit toujours sur ses bords que je venois habiter. La situation du logis paternel n' avoit point le calme solitaire de la demeure de ma bonne maman ; les

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