‹ Mémoires. Éd. conforme au MS. transmis à la Bibliothèque impériale [and first publ. as Appel à lChapitre 30 sur 90 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

quence , au beau dans tous les genres , me plut singulièrement; quelques poésies de Voltaire et les Essais de morale de Nicole ; les Vies des Pères du désert et celle de Descartes, par André Baillet; V Histoire universelle de Bossuet; des lettres de saint Jérôme, et le roman de don Quichott,e; mille autres choses aussi concordantes. Il fallut bien avoir recours aux libraires. Mon père n'étant pas daus le cas de choisir, demandoit ce que je lui indiquois; mon choix se portoit sur les ouvrages dont j'avois pris quelque idée , par citation ou autrement, dans ceux que j'avois déjà lus. Je notai ainsi les traductions des anciens historiens, Diodore de Sicile et autres ; je voulus revoir l'histoire de mon pays dans on autre écrivain que Mézeray ; je choisis l'abbé Velly et ses continuateurs, bien moins intéressans que lui, en traitant des époques d'après lesquelles ils auroient dil l'être davantage, s'ils avoient eu le même talent; Pascal, Montesquieu, Locke, Burlamaqui, nos principaux auteurs de théâtre. Je n'avois point de plan ni d'autre but que de connoftre et de m'instruire ; j'avois besoin d'exercer l'activité de mon esprit, ^alimenter mes goûts sérieux ; j'avois besoin de bonheur, je ne pouvois le trouver que dans un grand développement de mes facultés; il résidoit pour moi dans l'application. Je ne sais pas ce que je fusse devenue si j'eusse été dans les mains de quelque habile instituteur ; il est probable que , fixée sur un objet unique ou principal, j'aurois pu porter loin un même genre de connoissances ou acquérir un grand talent. En anrais-je été meilleure ou plus utile? c'est une question que je laisse à résoudre ; mais certainement je n'eusse pas été plus heureuse ; je ne connois rien de comparable à la plénitude de vie, de paix, de satisfaction, de ce temps d'innocence et d'étude. Il n'étoit pourtant pas sans quelque trouble : la vie de l'homme sur la terre en est-elle jamais exempte?

J'avois ordinairement plusieurs lectures en train à la fois ; les unes servant de travail , les autres tenant lieu de récréation ; les ouvrages historiques de longue haleine étoient lus à voix haute, comme je l'ai indiqué, dans les soirées qui devinrent presque le seul temps où je restasse avec ma mère ; je passois tout le jour dans la solitude de mon cabi-

net à extraire, à m' amuser ou à réfléchir. Dans les jours de repos de la belle saison, nous allions aux promenades publiques ; mon père me conduisoit avec soin pour voir toutes les expositions de tableaux ou de divers objets d'art, fréquentes à Paris dans le siècle du luxe et de cette espèce de prospérité. Il avoit beaucoup de plaisir dans ces occasions, car il exerçoit agréablement sa supériorité en me faisant remarquer ce qu'il connoissoit mieux que moi, et il jouissoit du goût qu'il me trouvoit comme de son ouvrage. Cétoit là notre point de contact; nous étions, dans ce cas, véritablement en- rapport. Il n'étoit insensible à aucune espèce de représentation , et l'on voyoit aisément qu'il aimoit assez à se montrer en public donnant le bras à une jeune personne bien mise, dont la fraîcheur faisoit quelquefois bourdonner à ses oreilles des mots agréables. Si quelqu'un l'abordoit avec incertitude sur la qualité de celle qu'il accompagnoit, il disoit : C'est ma fille, avec un air modestement triomphant, dont je n'étois pas la dernière à m' apercevoir, et qui me touchoit beaucoup sans m'enorgueilhr, car je n'y remarquois que sa tendresse. Si je venois à parler, on le voyoit examiner dans les autres l' effet du son de ma voix, du bon sens que je pouvois montrer, et leur dire par ses regards : N'ai-je pas raison d'être fier? Je sentois tout cela; j'en étois quelquefois plus timide , sans malaise : il me sembloit que j' a vois besoin de racheter par ma modestie la petite superbe de mon père. Cependant ce monde, ces arts, l'imagination qu'ils éveillent, le goût de plaire, si naturel et si vif chez les femmes, ma dévotion, mes études, la raison et la foi, comment tout cela s'arrangeoit-il ? Voilà précisément l'origine de ce trouble dont je parlois tout à l'heure , et dont l'accroissement, les effets méritent bien quelque développement , assez difficile à donner.

Chez le commun des hommes, naturellement faits pour sentir plus que pour penser, les passions portent les premières atteintes à la croyance, lorsque celle-ci a été donnée par l'éducation. Eh! ce sont encore elles qui font naître tles contradictions entre les principes qu'on a pu adopter, les désirs qu'ils ne sauroient éteindre, et les institutions d^un

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