‹ Mémoires. Éd. conforme au MS. transmis à la Bibliothèque impériale [and first publ. as Appel à lChapitre 31 sur 90 · DEUXIEME PARTIE. G · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE. G

régime mal calculé pour les accorder. Mais , dans une jeune tête réfléchissante, ])lacée loin des écueils de la société, la raison s'inquiète la première, et elle fait examiner même avant d'avoir intérêt de douter. Cependant, si mes inquiétudes n'avoient pas pour objet des considérations personnelles, elles n'étoient pas pour cela indépendantes de ma sensibilité; je pensois par mon cœur, et ma raison, en se conservant impartiale, ne fut jamais indifférente.

La première chose qui m'ait répugné dans la religion que je professois, avec le sérieux d'un esprit solide et conséquent, c'est la damnation universelle de tous ceux qui la méconnoissent ou Pont ignorée. Lorsque, nourrie de l'histoire, j'eus bien envisagé l'étendue du monde, la succession des siècles, la marche des empires, les vertus publiques, les erreurs de tant de nations, je trouvai mesquine, ridicule, atroce, l'idée d'un Créateur qui livre à des tourmens éternels ces innombrables individus, foibles ouvrages de ses mains, jetés sur la terre au milieu de tant de périls et dans la nuit d'une ignorance dont ils avoient déjà tant souffert. — Je suis trompée dans cet article, c'est évident; ne le snis-je pas sur quehjue autre? Examinons. — Du moment où tout catholique a fait ce raisonnement, l'Église peut le regarder comme perdu pour elle. Je conçois parfaitement pourquoi les prêtres veulent une soumission aveugle, et prêchent si ardemment cette foi religieuse qui adopte sans examen et adore sans murmure ; c'est la base de leur empire; il est détruit dès qu'on raisonne. Après la cruauté de la damnation, l'absurdité de l'infaillibilité fut ce qui me frappa davantage, et je ne tardai pas à rejeter l'une comme l'autre. Que reste-t-il donc de vrai? — Voilà ce qui devint l'objet d'une recherche continuée durant plusieurs années, avec une activité, quelquefois une anxiété d'esprit difficile à peindre. Les ouvrages critiques, les philosophes, les moralistes, les métaphysiciens, devinrent mes lectures favorites; j'étois à la piste de ce qui pou voit me les indi(|uer ; leur comparaison, leur analyse m'occupèrent essentiellement. J'avois perdu le Victorin, mon confesseur; il étoit mort, ce bon M. Lallement, à l'honnêteté, à la sagesse duquel j'aime

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à rendre encore ici témoignage. Dans la nécessité de lui choisir un successeur, mes vues s'étoient portées sur Pabbé Morel, attaché à ma paroisse, et que j' a vois vu chez mon oncle. C'étoit un petit homme qui ne manquoit pas d'esprit, et qui professoit une grande austérité de principes; ce fut ma raison déterminante. Lorsque ma foi s^éhranla, il en fut instruit tout le premier, car je n'ai jamais su dire que ce qui est. Il s'empressa de me faire passer des apologistes et des défenseurs de la religion chrétienne; me voilà donc avec l'abhé Gauchat, l'abbé Bergier, Abbadie, Holland, Glarke, etc. — Je les étudiois sévèrement; je faisois quelquefois des notes que je laissois dans le livre en le renvoyant à l'abbé Morel , qui me demandoit avec étonnement si c'étoit moi qui les avois écrites et conçues. Ce qu'il y eut de plus plaisant, c'est que ce fut dans ces ouvrages que je pris connoissance de ceux qu'ils prétendoient réfuter, et que j'y recuèillois leurs titres pour me les procurer. Ainsi , le Traité de la Tolérance^ le Dictionnaire philosophique , les Questions encyclopédiques f le Bon sens du marquis d'Argens, les Lettres juives, P Espion turc, les Mœurs, V Esprit, Diderot, d'Alembert, Raynal, le Système de la nature, passèrent successivement entre mes mains.

Les progrés de l'esprit ne se faisoient pas seuls ; la nature avoit aussi les siens dans tous les genres. Un premier de mai, à quatorze ans, elle avoit fleuri tout à coup, sans aucun effort, comme une rose vive et frafche qui s'entr ouvre aux rayons puissans du soleil printanier ' . Quoique ma mère ne m'eût jamais dit précisément ce que je devois attendre , elle en avoit assez exprimé en ma présence dans l'occasion, et ma bonne maman surtout s'étoit trop amusée à me faire certaines prophéties pour que je fusse étonnée de l'événement.

Je le remar(|uai avec une sorte de joie, comme une initiation dans la classe des grandes personnes , et je l'annon^ à ma bonne mère, qui m'embrassa tendrement, ravie de me voir passer si brillamment une époque dont elle s'inquiétoit pour ma santé. Avant ce temps, j'avois été quelquefois tirée

1 Ce pmife est rétakU pour la premi^e fois.

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