DEUXIEME PARTIE
moiselle de la Gossouniére vint après lui lire des Adieux à Colin; ils étoient, sinon fort ingénieux, du moins assez tendres. On sut d'abord qu'ils s'adressoieut à Imbert, prêt à partir pour un voyage ; les complimens tombèrent à foison ; Imbert acquitta sa muse et lui-même en embrassant toutes les femmes de la société. Cette cérémonie leste et gaie, pourtant avec décence , ne plut point du tout à ma mère , et me sembla si étrange, que j'en eus l'air embarrassée. Après je ne sais quelle épigramme ou quatrain peu remarquable , un homme à grande déclamation lot des vei*s à la louange de madame Benoit. Elle étoit là; il faut bien dire un mot d'elle pour ceux qui n'ont pas lu ses romans, déjà morts longtemps avant la révolution, et sur lesquels reposeront des monceaux de cendres quand on trouvera mes mémoires.
Albine étoit née à Lyon, suivant ce que j'ai lu dans V Histoire des Femmes illus^es françaises, par une société de gens de lettres; histoire où j'ai été tout étonnée de trouver des femmes que je voyois par le monde, comme celle-ci, comme madame de Puisieux, madame Champion et autres, dont quelques-unes vivent peut-être encore à l'heure où j'écris, ou n'ont quitté cette demeure terrestre que depuis peu d'années.
Mariée au dessinateur Benoit, elle avoit été avec lui à Rome, et y avoit mérité l'association à l'académie des Arcades ; veuve nouvellement , encore en deuil de son mari , elle étoit fixée à Paris; elle y faisoit des vers et des romans, quelquefois sans les écrire; donnoit à jouer, et voyoit des femmes de quaUté qui pay oient en présens d'argent ou de chiffons le plaisir d'avoir à leur table une femme bel esprit.
Madame Benoit avoit été belle; les soins de la toilette et le désir de plaire, prolongés au delà de l'âge qui assure d'y réussir, lui valoient encore quelques succès. Ses yeux les soUicitoient avec tant d'ardeur; son sein toujours découvert palpitoit si vivement pour les obtenir, qu'il falloit bien accorder à la franchise du désir et à la facilité de le satisfedre, ce que les hommes accordent d'ailleurs si aisément dès qu'ils ne sont pas tenus à la constance. L'air ouvertement voluptueux de madame Benoit étoit tout nouveau pour moi ;
iM MblMOIRES PARTICULIERS.
j'avois vu, dans les promenades, ces prétresses du plaisir dont rindécence annonce la profession d'une manière choquante : il y avoit ici une autre nuance ; je ne fiis pas moins frappëe de l'encens poétique qui lui étoit prodigué, et des expressions de sage Benoît, chaste Benoit, plusieurs fois répétées dans ces vers , qui lui jpaisoient porter de temps en temps devant ses yeux un modeste éventail, tandis que quelques hommes applaudissoient avec transport à des éloges qu'ils trouvoient sans doute bien appliqués. Je me rappelât ce que mes lectures m'avoient mise à portée de juger de la galanterie, ce que les mœurs du siècle et les désordres de la cour dévoient y ajouter de corruption do cœur, de fausseté de l'esprit; je voyois des hommes e£Eeminés prodiguer leur admiration à des vers légers , à des talens fotiles; à la passion de les séduire tous, sans lés aimer sans doute ; car quiconque se dévoue au bonheur d'un objet préféré, ne se prodigue point aux regards de la foule. Je sentois les atteintes du dégoût et de la misanthropie au milieu d'objets qui éveilloieut mon imagination, et je rentrois dans ma solitude avec une douce mélancolie. Nous ne retournâmes point chez M. Vase ; j'en a vois assez d'une fois, et l'embrassade d'Imbert, l'éloge de madame Benoit auroient guéri ma mère de l'envie de m'y conduire davantage. Le concert du baron de Back , très-piaisant , mais parfois aussi très-ennuyeux par les prétentions de ce mélomane, ne nous vit guère non plus, malgré les billets, les baisons que la politesse de madame l'Epine nous faisoit souvent offirir. La réserve fot la même à l'égard de celui, très-nombreux, connu sous le nom des Amateurs. Nous y fumes une fois, accompagni^ d'un M. Boyard de Greusy, qui s' étoit amusé à fiedre une méthode de guitare dont il avoit prié ma mère de permettre qu'il m'offrit un exemplaire : il avoit les manières extrêmement honnêtes ; je le cite , parce qu'il a eu le bon esprit de penser que dans une situation que le vulgaire regardait encore comme élevée, je verrois avec plaisir les personnes à qui je n'avois pas été inconnue dans ma jeunesse. Il s'est présenté chez moi lorsque j'étois au ministère, et mon accueil a dû lui prouver que j'attachois du prix et de l'agrément