‹ Mémoires. Éd. conforme au MS. transmis à la Bibliothèque impériale [and first publ. as Appel à lChapitre 46 sur 90 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

aussi j'aurai quelque existence dans la génération future. Mais en attendant , retournons à Fontenay.

La petite bibliothèque de mes parens m'y foumissoit encore quelques ressources; j'y trouvai tout PufFendorf, probablement ennuyeux dans son histoire universelle, et plus attachant pour moi dans ses Devoirs de l'homme et du citoyen, la Maison rustique et divers ouvrages d'agriculture ou d'économie que j'étudiois faute d'autres, parce qu'il falloit toujours que j'apprisse quelque chose ; les jolies bagatelles qu'a rimées Bemis lorsqu'il n'étoit pas afFiiblé de la pourpre romaine; une Vie de Cromwell, et mille autres bigarrures. J'ai bien envie de faire remarquer que dans cette foule d'ouvrages que le hasard ou les circonstances avoient déjà fait passer dans mes mains, et dont j'indique vaguement ceux que les lieux ou les personnes me .rappellent les premiers, il n'y a point encore du Rousseau : c'est qu'effectivement je l'ai lu très tard, et bien m'en a pris; il m'eût rendue folle; je n'aurois voulu Hre que lui; peut-être encore n'a-t-il que trop fortifié mon foible , si je puis ainsi parler.

J'ai lieu de présumer que ma mère avoit pris quelque soin pour l'écarter; mai$ son nom ne m' étant pas inconnu, j'avois cherché ses ouvrages, et je n'en connoissois que ses Lettres de la montagne y et celle à Christophe de Beaumont, lorsque je perdis ma mère , ayant lu alors tout Voltaire et Boulanger, et le marquis d'Argens, et Helvétius, et beaucoup d'autres philosophes et critiques. Probablement mon excellente mère, qui voyoit bien qu'il falloit laisser exercer ma tête , ne trouvoit pas grand inconvénient que j'étudiasse sérieusement la philosophie, au risque même d'un peu d'incrédulité; mais elle jugeoit sans doute qu'il ne falloit pas entraîner mon cœur sensible trop près de se passionner. Ah! mon Dieu! que de soins inutiles pour échapper à sa destinée! Le même esprit l'avoit dirigée lorsqu'elle avoit empêché que je m'adonnasse à la peinture; il la fit encore s'opposer à ce que j'étudiasse le clavecin, malgré la plus belle occasion do monde pour ceL . Le voisinage nous avoit donné la Copnoissance d'un abbé Jeauket, Allemand.de nation, grand musicien, laid comme le péché, bonhomme, ami de la table : il étoit né aux environs de Prague, avoit

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passe plusietirs années à Vienne, attadié à des grands de la cour, et avoit donné quelques leçons à Marie -Antoinette. Conduit à Lisbonne par circonstance, il avoit enfin dioisi Paris pour y manger dans l'indépendance les pensions qui fiusoient sa petite fortune. Il désiroit extrêmement que ma mère lui permit de m' enseigner le clavecin; il prétendoit que mes doigts et ma tête auroient bientôt £ùt un grand chemin, et que je ne manquerois pas de m^adonner à la composition : quel dommage , disoit-il , de fredonner, sur une guitare avec des moyens d'inventer et d'exécuter de belles choses sur le premier des instrumens ! — Cet enthousiasme , et des instances réitérées jusqu'à la supplication, ne purent vaincre ma mère; quant à moi, toujours prête à profiter de ce qu'il me seroit permis d'apprendre, mais habituée à respecter les décisions de ma mère comme à chérir sa personne, je ne demandois jamais rien; d'ailleurs l'étude, en général, m' avoit offert un champ si vaste, que je ne connoissois point les peines de l'oisiveté. Je me disois souvent: Lorsque je serai mère à mon tour, ce sera le cas de faire usage de ce que j'aurai acquis ; je ne pourrai plus étudier; — et je me dépéchois d'employer mon temps, avec crainte d'en perdre une minute. L'abbé Jeauket voyoit de loin en loin des personnes de bon genre; et lorsqu'il les réunissoit, il s'empressoit de nous y joindre : j'ai aperçu de cette manière, parmi quelques individus qui ne valent pas d'être rappelés, le savant Roussier, l'honnête d'Odimont; mais je n'ai point oublié l'impertinent Paradelle et madame de Puisieux. Ce Paradelle étoit un grand diable , vêtu en abbé , fet et hâbleur plus qu'aucun sot que j'aie jamais rencontré, qui disoit avoir roulé carrosse sur le pavé de Lyon pendant vingt ans, et qui , pour ne pas mourir de faim à Paris , faisoit des cours de langue itaUenne qu'il ne sa voit guère. Madame de Puisieux, passant pour l'auteur des Caractères , qui porte son nom, conservoit à soixante ans, avec un dos voûté, une bouche dégarnie, les petits airs et les prétentions dont PafFectation ne se pardr ane guère, même à la jeunesse. Je «l'étois figuré qu'une fenune auteur devoit être un personnage fort respectalile , surtout lorsqu'elle avoit écrit de la morale : les ridicules de madame de Puisieux me donnèrent

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à rêver; sa conversiation n'annonçoit pas plus d'esprit que ses travers ne montroient de jufjement ; je compris qu'il étoit possible de £aire de la raison pour en montrer, sans en user beaucoup pour soi-même, et que les hommes qui se moquoient des femmes auteurs n'avoient peut-être d'auti*es torts que de leur appliquer exclusivement ce qu'ils partageoient euxHnémes. C'est ainsi que dans une vie trèsconcentrée je trouvois cependant à fournir mon magasin d'observations ; j'étois placée dans la solitude , mais sur les confins du monde, et de manière à distinguer beaucoup d'objets sans être obsédée par aucun. Les concerts de madame l'Épine me présentèrent un nouveau point de vue. J'ai déjà dit que l'Épine étoit un élève de Pigalle, auquel il servoit de bras droit; il avoit épousé à Rome une femme qui, à ce que je présume, avoit été cantatrice; que sa famille ici n' avoit pas vue d'abord d'un très-bon œil, mais qui prouvoit par sa bonne conduite que ce dédain étoit mal fondé. Elle avoit formé chez elle un concert d'amateurs , composé d'habiles gens, et dans lequel elle n'admettoit que ce qu'elle appeloit bonne compagnie : il avoit lieu tous les jeudis ; ma mère m'y conduisoit assez souvent. C'est là que j'ai entendu Jamewick, Saint-George, Duport, Guérin et beaucoup d'autres ; c'est là que j'ai aperçu de beaux esprits des deux sexes; mademoiselle de Morville, madame Benoit, Sylvain Maréchal, etc., et d'insolentes baronnes, et de jolis abbés» de vieux chevaliers et de jeunes plumets. Quelle plaisante lanterne magique! L'appartement de madame l'Épine, rue Neuve-Saint-Enstache , n' étoit pas fort beau; la salle du concert étoit un peu resserrée , mais elle s'ouvroit sur une autre pièce dont les grandes portes demeuroient ouvertes; là, rangé en cercle, on avoit le double avantage d'entendre la musique, de voir les acteurs, et de pouvoir causer dans les intervalles. Toujours près de ma mère, dans le silence que l'usage prescrit aux demoiselles, j'étois tout yeux, tout oreilles; mais lorsqu'il nous arrivoit de nous trouver dans le particulier avec madame l'Epine, je faisois quelques questions dont les réponses éclairoient mes observations.

Cette dame proposa un jour à ma mère d'aller dans une

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assemblée charmante qui se tenoît chez un hoomie (Tesprit que nous arions ru quelquefois chez elle : il s'y réonîssoil des personnes éclairées, des femmes de (;oùl; on y fiusoîl des lectures agréables; c'étoit vraiment délicieux! La proposition fut réitérée avant d'être acceptée : « Voyons œia , disois-je à maman; je commence à juger assez le monde pour présumer que ce doit être, ou fort aimable, ou trèsridicule; et dans la dernière supposition, il y a toujours de quoi s'amuser une fois. » La partie est arrêtée. Le mercredi étoît le jour des assemblées littéraires de M. Vase; nous nous rendons chez lui, à la l>arrière du Temple, avec madame rÉpine. Nous montons au troisième étage; nous panrenons dans un appartement assez vaste, meublé suivant Fordonnance : des chaises de paille, serrées sur plusieurs rangs, attendoient les spectateurs et commençoient à être occupées; des flambeaux de cui^Te, fort sales, éclairoient avec des chandelles ce réduit dont la grotes«]ue simplicité ne démentoit point la rigueur philosophique et la pauvreté d'un bel esprit. Des femmes élégantes, de jeunes filles, quelques douairières , force petits poètes , des curieux ou des intrigans formoient la société.

Le maître du logis, placé devant une table qui faisoit bureau , ouvrit la séance par la lecture d'une pièce de vers de sa façon ; elle avoit pour sujet uu joli petit sapajou , que la vieille marquise de Préville portoit toujours dans son manchon , et qu'elle fit voir à toute la compagnie ; car elle étoit présente , et crut devoir exposer aux regards empressés de chacun le héros de la pièce. Les bravos et les applaudissemens rendirent hommage à la verve de M. Vase, qui, fort content de lui-même, vouloit céder sa place à M. Delpêches, je crois, qui composoit pour le théâtre d'Audinot de petits drames comiques, sur lesquels il avoit coutume de prendre les avis de la société, c'est-à-dire l'encouragement de ses éloges; mais il fot empêché ce jour-là, je ne sais si c'étoit par un mal de gorge, ou le manque de quelques vers dans plusieurs scènes. Imbert prit donc le fauteuil; Imbert, Fauteur du Jugement de Paris, lut une bagatelle agréable, aussitôt portée aux nues. La récompense étoit là : made-

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