‹ Mémoires. Éd. conforme au MS. transmis à la Bibliothèque impériale [and first publ. as Appel à lChapitre 49 sur 90 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

de ma mère, l'apparence de quelque fortune, la qualité de fille unique, pouvoient le rendre très-séduisant pour bien des gens.

Ils se présentèrent en foule; et, dans la difficulté d'avoir une entrée, la plupart prenoient le parti d'écrire à mes parens. Mon père m'apportoit toujours les lettres de cette nature. Fort indépendamment de l'énoncé de l'état et de la fortune, la manière dont elles étoient tournées influençoit d'abord mon opinion ; je me chargeois de (racer le brouillon de la réponse que mon père copioit très-fidèlement; je lui fiaisois congédier les demandeurs avec dignité , sans espoir et sans offense. La jeunesse de mon quartier passa ainsi en revue; je n'eus pas de peine à faire goûter mes refus pour le plus grand nombre. Mon père n'avoit guère égard qu'à la richesse; il y avoit des prétentions pour moi : ainsi, quiconque et oit trop nouvellement établi , et dont l'avoir actuel ou les espérances très-prochaines n'assuroient pas une grande aisance, n'obtenoit point son suffrage; mais aussi, lorsque ces données étoient favorables , il voyoit avec peine que je ne voulusse pas me déterminer. Ici commencèrent à se développer des différences qui n'ont plus fait que s'accroître entre mon père et moi. II aimoit, il estimoit le commerce, parce qu'il le regardoit comme la source de la richesse ; je le détestois, parce qu'il étoit à mes yeux celle de l'avarice et de la friponnerie.

Mon père sentoit bien que je ne pouvois agréer ce qui tient à des métiers proprement dits, et son amoui^propre ne lui eût pas non plus permis d'y songer ; mais il ne concevoit pas que l'élégant joaillier qui ne touche que de belles choses sur lesquelles il fiait de gros gains, ne pût me convenir lorsqu'il se présentoit avec une maison déjà bien fondée, qui devoit devenir brillante. Cependant l'esprit du bijoutier, comme celui du petit mercier, au-dessus duquel il se croit , et du riche marchand de draps qui s'estime plus qu'eux tous, me sembloit tout entier dans la convoitise de l'or, le calcul d'en amasser, la ruse d'en multiplier les moyens ; il est étranger aux idées relevées , aux sentimens délicats par lesquels j'appréciois l'existence.

iiO MEMOIRES PARTICULIERS.

Occupée, dès mon enfiance, à considérer les rapports de l'homme en société, nourrie de la plus pure morale, familiarisée avec les {jrands exemples, n'aurois-je vécu aTCC Plutarque et tous les philosophes que pour m' unir à un marchand qui ne juçeroit ni ne sentiroit rien comme moi?

On a vu que ma saçe maman vouloit que je ne fiisse pas plus embarrassée à la cuisine qu'au salon, et au marché qu^à la promenade; je Taccompagnois encore, après mon retour du couvent, dans les acquisitions de ménagée qu'elle feisoit souvent elle-même, et définitivement elle me chargeoit quelquefbis de les faire en m' envoyant avec une bonne. Le boucher qui avoit sa pratique perdit une seconde femme, et se trouva, jeune encore, avec une fortune de cinquante mille écus qu'il se proposoit d'au{jmenter. J'i{pfioroîs parfiEÛtement ces particularités ; je n'apercevois que l'avantage d'être bien servie , avec force honnêtetés , et je m'étonnois beaucoup de voir ce personnage se présenter fréquemment le dimanche à la promenade où nous étions, en bel habit noir et fine dentelle, devant ma mère, à qui il faisoit une profonde réré» rence sans l'aborder. Ce manège dura tout un été : je fus indisposée ; chaque matin le boucher envoyoit s'informer de ce qu'on pouvoit désirer, et faisoit of¥rir les objets de sa compétence : ce soin très-direct commença à faire sourire mon père, qui, voulant s'amuser, fit passer près de moi une demoiselle Michon, personne grave et dévote, le jour qu'elle vint cérémonieusement faire la demande au nom du boucher. « Vous savez, ma fille, me dit-il gravement, que j'ai pour principe de ne point gêner votre inclination : voici les propositions qui me sont faites à votre sujet. » Et il répéta ce que mademoiselle Michon lui avoit exprimé. Je me pinçai les lèvres, un peu piquée de ce que la bonne humeur de mon père me donnoit la charge d'une réponse qu'il auroit dû faire pour moi. « Vous n'ignorez pas, mon papa, lui répliquai-je en le parodiant , que je m'estime fort heureuse dans ma situation présente, et (|ue j'ai la ferme résolution de ne point la quitter de quelques années ; vous pouvez établir sur cette disposition tout ce que vous croirez convenalile , » et je me retirai, a Mais vraiment, me dit ensuite mon père dans le par-

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