‹ Mémoires. Éd. conforme au MS. transmis à la Bibliothèque impériale [and first publ. as Appel à lChapitre 50 sur 90 · DEUXIEME PARTIE. Ilf · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE. Ilf

ticulier, voilà une fort bonne fiaçon d'éloigner tout le monde que cette raison que tu as été chercher. — J'ai payé votre petite malice, mon papa, par une généralité très-convenal>le dans la bouche d'une jeune fille, et je vous ai laissé la charge d'un refus en règle que je ne dois pas prendre sur moi. — C'est fort bien se tirer d'affaire ; mais dis-moi donc ce qui te conviendra? — Ce pourquoi vous m'avez élevée en m' apprenant à réfléchir, et me laissant contracter des habitudes studieuses : je ne sais quel est l'homme à qui je me donnerai ; mais ce ne sera jamais que celui avec lequel je pourrai communiquer et partager mes sentimens comme mes pensées.

— On trouve, dans le commerce, des hommes qui ont de la politesse et de l'instruction. — Oui, mais non pas de celle» à mon usage : leur poUtesse consiste en quelques phrases et révérences; leur savoir se rapporte toujours au coffre-fort, et ne m'aideroit guère pour l'éducation de mes enfans. -^ Tu les élèverois toi-méme« — Cette tâche me parottroit rude si elle n'étoit partagée par celui qui leur auroit donné le jour. — Crois-tu que la femme de Lempereur ne soit pas heureuse? ils viennent de quitter le commerce : ils achètent de grandes charges; ils ont un bel état de maison et voient chez eux bonne société. — Je ne suis pas juge du bonheur d'autrui, et je n'attache point le mien à l'opulence; je ne conçois de félicité dans le mariage que par la plus intime union du cœur; je ne puis me lier qu'à qui me ressemble, et encore £Biutr-il que mon mari vaille mieux que moi; car la nature et les lois lui donnant de la supériorité, j'en aurois honte s'il ne la méritoit véritablement. — Il te faudra quelque avocat? Les femmes ne sont pas trop heureuses avec ces gens de cabinet ; ils ont de la morgue et fort peu d'argent !

— Mais, mon Dieu! mon papa, je n'apprécie qui que ce soit par sa robe; je ne vous dis point que je veux telle ou telle profession, mais un homme que je puisse aimer. — Mais, à t' entendre, cet homme-là ne peut point se trouver dans le commerce? — Ah ! . . . j'avoue que cela me parolt bien difficile ; je n'y ai aperçu personne de mon goût , et l'état en soi me répugne. — C'est pourtant chose fort douce que d'être tranquille dans son appartement, tandis que le mari fait de

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bonnes affaires. Vols madame cTÂrgens; elle connoft les diamans aussi bien que son mari; elle traite avec les courtiers dans son at>sence; elle conclut aussi des marchés avec les particuliers; elle continueroit le commerce lors même qu'elle devlendroit veuve : leur fortune est déjà considérable ; ik sont de cette compa{pfiie qui vient d'acheter Bagnolet. Tu as de l'intelligence; tu connois même cette partie depuis que tu as lu le traité que j'ai sur les pierres précieuses; tu inspirerois de la confiance ; tu ferois ce que tu youdrois : tu aurois une vie agréable, si tu avois voulu de Delorme, Dabreuil, ou rObligeois? — Tenez, papa, j'ai trop bien vu qu'on ne réussissoit dans le commerce qu'en vendant cher ce qu'on avoit acheté grand marché, qu'en sur^EÛsant beaucoup et rançonnant le pauvre ouvrier ; je ne saurai jamais me prêter à rien de semblable, ni respecter celui qui s'en occupe du matin au soir : or, je veux être honnête femme ; et comment serois-je fidèle à l'homme dont jç ne tiendrois nul compte, en admettant que j'eusse pu l'épouser? Vendre des diamans ou des petits pâtés me semble à peu près la même chose » si ce n'est que ceux-ci ont leur prix fait, qu'on y trompe peutêtre moins , mais qu'on se salit davantage ; je ne me soucie pas plus de l'un que de l'autre. — Crois-tu donc qu'il n'y ait point d'honnêtes gens dans le commerce? — Je ne veux pas décider cela ; mais je suis persuadée qu'il n'y en a guère ; et encore ces honnêtes gens-là n'ont point tout ce qu'il me faut dans un mari. — Tu t'es rendue l>ien difficile; et si tu ne trouves pas ta chimère? — Je mourrai fille. — Cela seroit peut-être plus dur que tu ne penses ; au reste, tu as le temps d'y songer : mais l'ennui vient un jour, la foule n'y est plus, et tu sais la fable ! — Oh ! je me vengerai à mériter le bonheur de l'injustice qui m'en tiendroit privée. — Te voilà dans les nues; il y fait i)eau quand on peut y monter; mais il n'est pas aisé de s'y tenir : songe toujours ({ue j'aimerois à avoir des pet its-en fans avant d'être trop vieux. »

J'aimerois bien à vous en donner, pensois-je en moi-même, lorsque mon père mit fin au dialo(pie en se retirant ; mais, en vérité, je n'en aurai jamais que d'un mari qui me convienne. Je prenois alors un peu de mélancolie en considérant mon

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