PREMIERE PARTIE
aussi j'étois une petite prédestinée, comme on verra par la suite. Quelques personnes se diront peut-être qu'avec les soins de ma mère et son bon sens, il est surprenant qu'elle m'envoyât au catéchisme; mais chaque chose a sa raison. Ma mère avoit un jeune frère ecclésiastique sur sa paroisse , et chargé du catéchisme de la confirmation, pour employer l'expression technique. La présence de âa nièce à ses instructions étoit un bel exemple, capable de déterminer des personnes, qui n'étoient pas ce qu'on appeloit du peuple, à. y envoyer aussi leurs enians, chose très-agréable au curé ; d'ailleurs j'avois une mémoire qui devoit toujours m' assurer le premier rang ; et tous les accessoires soutenant cette sorte de supériorité , mes parens se gloriiioient en paroissant adopter le genre le plus simple. Il arrivoit que dans les distributions de prix, qui se faisoient avec éclat au bout de l'an, je me trouvois emporter le |)remier, sans qu'il y eilt eu aucune espèce de faveur; et toute la marguillerie et tout le clergé de la paroisse d'estimer fort heureux mon jeune oncle , qui en étoit plus remarqué, et qui n' avoit besoin que de l'être pour inspirer de la bienveillance. Une belle figure, une grande bonté, le caractère le plus facile, les mœurs les plus douces, et la plus grande gaieté, l'ont accompagné jusqu'à ces derniers temps , où il est mort chanoine de Vincenncs , lorsque la révolution alloit frapper tous les chapitres. J'ai cru perdre en lui le dernier de mes parens du côté de ma mère, et je ne ine rappelle qu'avec attendrissement tout ce qui lui fiit personnel. Le goût et la facilité que j'avois pour apprendre lui inspirèrent l'idée de m'enseigner le latin; j'en étois ravie; c' étoit une fête pour moi que de trouver un nouvel objet d'étude; j'avois au logis maîtres d'écriture, de géographie, de danse et de musique ; mon père m' avoit fait commencer le dessin; mais il n'y avoit rien de trop. Levée dès cinq heures, lorsque tout dormoit encore dans la maison, je me glissois doucement avec une petite jaquette , sans songer à me chausser, jusqu'à la table placée dans uu coin de la chambre de ma mère , sur laquelle étoit mon travail ; et je copiois , je répétois mes exemples avec tant d'ardeur, que mes succès devenoient rapides. Mes maîtres en devenoient plus affec-
tionnés ; ils me donnoient de longues leçons ; ils y mettoient un intérêt qui m'attachoit toujours davantage. Je n'en ai pas eu un seul qui ne parût être aussi flatté de m' apprendre, que j'étois reconnoissante d'être enseignée ; pas un qui , m' ayant suivie quelques années, n'ait dit le premier qu'il ne m'étoît plus nécessaire, qu'il ne devoit plus être payé, mais qu'il demandoit à être reçu, et à pouvoir venir visiter mes parens et m'entretenir quelquefois. J'honorerai la mémoire du l>on M. Marchand, qui, dés cinq ans, m'apprit à écrire, puis m'enseigna la géographie, et avec lequel j'étudiois l'histoire ; homme sage, patient, clair et méthodique, que j'appelois M. Doucet, Je le vis marier à une honnête femme attachée à la maison de Nesle; j'allai le visiter dans sa dernière maladie, où une saignée hors de saison fixa sur sa poitrine la goutte, dont il avoit un accès, et lui donna la mort à cinquante ans. J'en avois alors dix-huit.
Je n'ai point oublié le musicien Gajon, petit homme vif et causeur, né à Mâcon, où il avoit été enfant de chopur, et successivement soldat, déserteur, capucin, commis, et déplacé, arrivant à Paris avec femme, enfans, sans le sou, mais ayant une voix de second dessus extrêmement agréable, fort rare dans les hommes à qui l'on n'a pas Bait subir certaine oi>ération, et très-propre pour enseigner le chant h déjeunes personnes. Présenté à mon père je ne sais par qui, il eut en moi sa première écolière, me donna beaucoup de soins, empruntoit souvent à mes parens de l'argent qu'il dépensoit vite, ne me rendit jamais certain recueil des leçons de Bordier, qu'il pilla avec assez d'art pour composer des Éléments de musique, qu'il a pubUés sous son nom; devint magnifique, sans s'enrichir, et finit, après quinze ans, par quitter Paris, où il avoit dit des dettes, pour se rendre en Russie, où je ne sais ce qu'il est devenu. Quant à Mazon , le danseur, bon Savoyard d'une laideur affreuse, dont je vois encore la loupe qui décoroit sa joue droite lorsqu'il penchoit du côté gauche son visage camus et grêlé sur sa pochette, j'aurois quelque chose de plaisant à en dire, ainsi que du pauvre Mignard, maftre de guitare , espèce de colosse espagnol , dont les mains ressembloient à celles d'Esati, et qui, en gravité, poUtesse et rodo-
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montades, ne le cëdoit à personne de son pays. Je n'ai pas en longtemps le timide Watrin, dont les cincpiante ans, la perruque, tes lunettes et le visage enflammé, paroissoient tout en désordre, lorsqu'il posoit les doigts de son écoHère au par-^ssus de viole y et lui montroit à tenir Farchet. Mais, en récompense, le révérend père Collomb, bamabite, jadis missionnaire , supérieur de sa maison à soixante-quinze ans , et confesseur de ma mère, envoya chez elle sa basse de viole, pour me consoler de l'abandon du pardessus, et m' accompagner Ini-méme, lorsque, venant nous voir, il me prioit de prendre ma guitare. Je l'étonnai beaucoup, lorsque, m' emparant de sa basse, je me mis à jouer passablement quelques airs que j'avois étudiés en cachette. J'aurois trouvé sous ma main une contre-basse , que je serois montée sur une chaise pour en faire quelque chose. Mais afin de ne point commettre d'anachronisme, il faut observer que j'anticipe, et se rappeler que j^étois tout à l'heure k sept ans , où je retourne. Je suis venue jusqu'à cette époque sans parler de l'influence de mon père sur mon éducation; elle étoit foible, parce qu'il ne ^en méloit guère; mais il n'est pas hors de propos de remarquer ce qui l'avoit déterminé à s'en mêler moins encore : yétois fort opiniâtre, c'est-à-dire que je ne consentois pas aisément à ce dont je ne voyois point la raison ; et lorsque je ne sentoî» que l'autorité , ou que je croyois apercevoir du caprice, je ne savois pas céder. Ma mère, habile et prudente, jugeoit à merveille qu'il ialloit me dominer par la raison, ou me gagner par le sentiment ; aussi ne trouvoit-elle point de résistance. Mon père, assez brusque, ordonnoit en maître, et Fobéissance étoit tardive ou nulle ; s'il tentoit de me punir en despote, sa douce petite fille devenoit un lion. 11 me donna le fouet en deux on trois circonstances ; je lui mordois la cuisse sur laquelle il m'avoit courbée, et je protestois contre sa volonté. Un jour que j'étois un peu malade, il fnt question de me donner une médecine : on m'apporta le triste breuvage , je Fapproche de mes lèvres ; son odeur me le dit repousser avec dégoût : ma mère s'emploie à vaincre ma répugnance ; elle m'en inspire la volonté ; je fais mes efforts stncèrement, mais à chaque fois que l'horrible déboire m'é-
toit apporté sous le nez , mes sens révoltés me faisoient détourner la tête : ma mère se fati(][uoit ; je pleurok de sa peine et de la mienne, et j'en étois toujours moins capable d'avaler la funeste boisson. Mon père arrive, il se fâche et me donne le fouet , en attribuant ma résistance à l'opiniâtreté ; dés loi*s l'envie d'obéir se passe , et je déclare que je ne prendrai point la médecine. Grands éclats, menaces répétées, seconde fustig^ation : je m'indi(jne et fais des cris afFi*eux, levant les yeux au ciel, et me disposant à jeter le breuvage qu'on alloit me présenter ; mon geste traliit ma pensée ; mon père , furieux, menace de me fouetter une troisième fois. — Je sens, à l'heure où j'écris, l'espèce de révolution et le développement de force que j'éprouvai alors; mes larmes s'arrêtent tout à coup , mes sanglots s'apaisent ; un calme subit réunit mes facultés dans une seule résolution : je me lève sur mon lit, je me tourne du côté de la ruelle; j'incline ma tête en l'appuyant contre le mur, je trousse ma chemise et je m'offre aux coups en silence : on m'auroit tuée sur la place sans m'arracher un soupir.
Ma mère , que cette scène rendoit mourante , et qui avoit besoin de toute sa sagesse pour ne pas augmenter les excès de son mari, parvint à le faire sortir de la chambre ; elle me recoucha sans mot dire , et après deux heures de repos , elle vint en pleurant me conjurer de ne plus lui faire de mal et de boire la médecine ; je la regardai fixement, je pris le verre et je le vidai d'un seul trait. Mais je vomis tout au bout d'un quart d'heure , et j'eus un violent accès de fièvre qu'il fallut bien guérir autrement qu'avec de mauvaises drogues et des verges. J 'a vois alors un peu plus de six ans.
Tous les détails de cette scène me sont aussi présens, toutes les sensations que j'ai éprouvées sont aussi distinctes que si elle étoit récente; c'est le même roidissement que celui que j'ai senti s'opérer depuis dans des momens solennels ; et je n'aurois pas plus à faire aujourd'hui pour monter fièrement à l'échafaud, que je n'en fis alors pour m' abandonner à un traitement barbare qui pouvoit me tuer, et non pas me vaincre.
De cet instant, mon père ne mit plus jamais la main sur moi; il ne se chargea même pas de me réprimander; il me