‹ Mémoires. Éd. conforme au MS. transmis à la Bibliothèque impériale [and first publ. as Appel à lChapitre 4 sur 90 · PREMIERE PARTIE. T · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE. T

d'avoir appris à lire; j'ai ouï dire que c'ëtoit chose iFaite à quatre ans, et que la peine de m' enseigner s'étoit, pour ainsi dire, terminée à cette époque, parce que dès lors il n'avoit plus été besoin que de ne pas me laisser manquer de livres. Quels que fassent ceux qu'on me donnoit ou dont je pouvois m' emparer, ils m'absorboient tout entière, et Ton ne pouvoît plus me distraire que par des bouquets. La vite d^une fleur caresse mon imagination et flatte mes sens à un point inexprimable ; elle réveille avec volupté le sentiment de moYi existence. Sous le tranquille abri du toit paternel, j'étois heureuse dès l'enfance avec des fleurs et des livres : dans l'étroite enceinte d'une prison, au milieu des fers imposés par la tyrannie la plus révoltante, j'oublie l'injustice des hommes, leurs sottises et mes maux, avec des livres et des fleurs.

L'occasion étoit trop belle pour négliger de me faire apprendre l'Ancien, le Nouveau Testament, les Catéchismes petit et grand; j'apprenois tout ce qu'on vouloit, et j'aurois répété l'Alcoran si l'on m'eût appris à le lire. Je me souviens d'un peintre nommé Guibal , fixé depuis à Stuttgard , et dont j'ai vu , il y a peu d'années , un éloge du Poussin , couronné à l'académie de Rouen ; il venoit souvent chez mon père; c' étoit un drôle de corps qui me faisoit des contes à Peau d'âne, que je n'ai point oubliés, et qui m'amusoient beaucoup; il ne se divertissoit pas moins à me faire débiter ma science. Je crois le voir encore, avec sa figure un peu grotesque, assis dans un fauteuil , me prenant entre ses genoux sur lesquels j'appuyois mes coudes, et me faisant répéter le Symbole de saint Athanase; puis récompensant ma complaisance par l'histoire de Tanger, dont le nez étoit si long, qu'il étoit obligé de l'entortiller autour de son bras quand il vouloit marcher. On pourroit faire des oppositions plus extravagantes.

A l'âge de sept ans, on m'envoya tous les dimanches à Pinstruction paroissiale, qui s'appeloit le catéchisme, afin de me préparer à la confirmation. Au train dont vont les choses, ceux qui liront ce passage demanderont peut-être ce que c'étoit que cela; je vais le leur apprendre. Dans le premier coin d'une église, chapelle ou charnier, on plaçoit quelques rangs de chaises ou des bancs vis-à-vis les uns des autres, sur

une longueur déterminée; on réservoit au milieu un assez large passage, et l'on plaçoit au haut un siège un peu plus élevé; c'étoit la chaise curule du jeune prêtre qui devoit instruire les enfans qu'on soumettoit à sa discipline. Là , on faisoit répéter par cœur l'évangile du jour, l'épitre, l'oraison et le chapitre de catéchisme indiqué pour la tâche de la semaine. Lorsque ces rassemblemens étoient nombreux, le prêtre enseignant avoit un petit clerc qui servoit de répétiteur, et le maître se réservoit pour les questions sur le fond du sujet. Dans certaines paroisses, les enfans des deux sexes assistoient au même catéchisme, séparés seulement par leurs places; dans la plupart, ils n'a voient rien de commun. Les mères ou les bonnes femmes, toujours avides du pain de la parole, quelque grossièrement qu'il soit apprêté, assistoient à ces instructions, graduées suivant les âges, et à la préparation pour recevoir la confirmation, ou pour faire la première communion. Les curés zélés apparoissoient de temps en temps au milieu de ces jeunes ouailles qu'on faisoit lever respectueusement à leur aspect ; ils adressoient quelques questions aux plus apparentes pour juger de leur instruction; les mères de celles qu'on interrogeoit se rengorgeoient avec orgueil, et le pasteur se retiroit au milieu de leurs révérences. M. Garât, curé de Saint-Barthélemy , ma paroisse, dans ce qu'on appeloit alors à Paris la Cité, bonhomme qu'on disoit fort savant, et qui ne pouvoit prononcer deux mots de suite en chaire, où il avoit la fureur de monter, — à peu près comme on dit aujourd'hui fort habile Garât, ministre, qui ne sait pas faire son métier, — M. Garât, mon curé, vint un jour à mon catéchisme; et pour sonder mon instruction en manifestant sa sagacité, il me demanda combien il y avoit d'ordres d'esprits dans la hiérarchie céleste. Je fus persuadée, à l'air victorieux et maUn dont il me fit cette question, qu'il croyoit m' embarrasser; et je répondis, en souriant, que quoiqu'il y en eût plusieurs d'indiqués dans la préface de la messe, j'avois vu ailleurs qu'on en comptoit neuf, et je lui fis passer en re%aie les anges f archanges, trônes, dominations, etc. — Jamais curé ne fut si satisfait des lumières de son néophjte; il y avoit de quoi faire ma réputation paiiiii les saintes femmes ;

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