DEUXIEME PARTIE. iSS
s'en est présenté dans les cinq années qui viennent de s'écouler: je puis m' échapper ne rdFuse pas un mari
qui n'a point, il est vrai, cette délicatesse à laquelle tu mets tant de prix (délicatesse toujours bien rare, même dans ceux chez qui l'on croit la trouver), mais qui te chérira et avec qui tu seras heureuse. — Oui, maman, m'écriai-je avec un profond soupir, d'un bonheur conmie le vôtre! » Ma mère se troubla, ne me répondit rien, et ne m'ouvrit plus la bouche de ce mariage ni d'aucun autre, du moins pour me presser. Le mot m'avoit échappé comme s'échappe l'expressicm d'un sentiment vif que l'on n'a point réfléchi; l'efiËet qu'il produisit m'avertit de sa trop grande justesse. ,
Les étrangers dévoient juger à la première vue l'extrême différence qui se trouvoit entre ma mère et mon père ; et qui pouvoit mieux que mpi sentir toute l'excellence de la première? Mais je n'avois pas proprement calculé ce (|u'elle devoit souffirir; habituée, dès mon enfance, à voir régner dans la maison la paix la plus profonde, je ne pouvois juger s'il étoit pénible de la maintenir : mon père aimoit sa femme et me chérissoit tendrement; jamais, je ne dirai point le reproche, mais l'air du mécontentement n'avoit apptx)ché de ma mère; quand elle n' étoit point de l'avis de son mari et qu'elle n'avoit pu le modifier, on eût dit qu'elle passoit condamn4tion sur le sien propre sans aucune difficulté. Seulement dans les d«:iiières années, éprouvant du malaise des raisoDuemeas de mon père, je m'étois permis d'entrer parfois dans la discussion ; j'y avois pris une certaine influence ; bienlôt j'en usai avec une sorte de liberté. Soit nouveauté, , soit foiblesse, mon père me cédoit plutôt qu'à sa femme ; je m'en prévalus pour elle; j'étois devenue, pour ainsi dire, le chien de garde de ma mère; il n'étoit pas permis de la tracasser en ma présoice, et soit en jappant par agacerie, tirant l'habit par la basque, soit en me fâchant tout de bon, j'étois sûre de faire quitter prise. Ce qu'il y avoit d'extraordinaire, c'est qu'aussi réservée que ma mère sur le compte de son mari, jamais je ne lui disois rien eu particulier et loin de mon père que n'eût autorisé le respect filial. J'usoû» pour la défeiMlre ée la forœ, je dirai même de l'autorité de la raison.
lorsque l'adresse ingénieuse ne suffisoit pas ; mais en tète à télé , je n'aurois pas ouvert la bouche pour un seul mot de relatif à ce qui s'étoit passé. Pour elle, je pouvois combattre même son mari ; mais ce mari absent n'étoit plus que mon père, dont chacune se taisoit quand il n'y avoit pas d'actions de grâces à lui rendre. Je m'apercevois cependant que mon père avoit perdu par degré ses habitudes laborieuses; les affaires de sa communauté l'ayant d'abord distrait, lui donnèrent ensuite le besoin de quitter plus souvent son logis; insensiblement la dissipation l' entraîna; tout ce qui faisoit au dehors spectacle ou événement l'attiroit; le goût du jeu s'en mêla; des liaisons fiaites au caGé le conduisirent ailleurs; l'appât de là loterie le séduisit. L'envie de faire fartune lui ayant fait tenter des entreprises de commerce étrangères à son art, et qui n'avoient pas été toujours heureuses, cette envie, lorsqu'il perdit l'habitude de Foccupation, lui fit faire des sacrifices au hasard. A mesure qu'il exerçoit moins son talent, il en perdoit une partie ; ses facultés diminuèrent, et, dans une vie moins réglée , sa vue baissa , sa main perdit de sa fermeté. Ses jeunes gens, moins surveillés par leur maître, le remplaçoient toujours plus mal ; bientôt il fallut diminuer leur nombre, parce que la vogue dut se porter ailleurs. Ces changemens s'opérèrent par degrés imperceptibles, et leur effet devint très-sensible avant qu'on eût calculé toute sa portée. Ma mère, très-rêveuse, commençoit à me dire quelquefois, à moitié, ses inquiétudes ; je craignois de les exciter en lui parlant de ce qu'elle et moi ne pouvions changer. Je mettois mes soins à lui faire goûter toute la douceur qui dépendoit de moi; elle étoit devenue très -paresseuse à marcher ; je faisois le sacrifice de la quitter pour sortir avec mon père, que je priois de me conduire à la promenade; il ne me clierchoit plus comme autrefois pour m'avoir avec lui, mais il avoit encore du plaisir a m' accompagner, et je le ramenois avec une sorte de triomphe à cette bonne maman dont je voyois tout l'attendrissement quand nous étions réunis. Nous n'y gagnions pas toujours; car pour ne. point refuser sa fille et ne pas manquer à ses autres plaisirs, lorsque mon père m' avoit déposée au logis, il sortoit de nouveau