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léger sourire , qu'on accusoit les hommes de l'aimer beaucoup, parce qu'ils avoient grand besoin qu'on en usât toujours avec eux. Le fin docteur parut ëmoustillé de l'épigramme. Mon père auroit volontiers déjà donné sa bénédiction ; il étoit si poli que j'en enragebis. Le médecin se retira le premier, pour faire ses visites du soir; nous retournâmes comme nous étions arrivés , et voilà ce qu'on appeloit une entrevue. Mademoiselle Déportes, grande observatrice des formes, avoit ainsi tout arrangé , parce que dans une maison qui n'est point ouverte et oii se trouve une jeune fille, un homme qui a des vues de mariage ne doit mettre le pied que quand il est accepté ; mais aussi, cela fait, le contrat doit se dresser d'abord , et la célébration suivre immédiatement : c'étoit la loi et les prophètes. Un n^édecin dans son costume n'est jamais séduisant pour une jeune personne; je n'ai su, dans aucun temps de ma vie, me représenter l'amour en perruque. Gardanne, avec ses trois marteaux, son air doctoral, son accent du Midi, ses sourcils noirs très-rapprochés, avoit l'air beaucoup plus propre à conjurer la fièvre qu'à la donner. Mais je sentois cela, sans faire alors cette réflexion ; î'avois du mariage des idées si austères, que je ne voyois pas dans sa proposition le plus petit mot pour rire. « Eh bien, me demanda doucement ma bonne mère, comment trouvestu cette personne? te conviendra-t-elle? — Maman, je ne puis savoir cela si vite. — Mais tu peux bien dire si elle t'inspire de la répugnance? — Ni répugnance ni goût; l'une ou l'autre pourroit naître. — Gomment ! il faut pourtant savoir que répondre si l'on vient faire la demande en règle. — Et cette réponse engagera-t-elle? — Mais quand on a donné sa parole à un honnête homme, assurément il faut la tenir. — Et s'il déplaît? — Une fille raisonnable, qui ne se détermine point par caprice , dès qu'elle a pesé les motifs d'une aussi grande résolution, ne revient point après l'avoir prise. — Il s'agit donc de se décider sur cette entrevue? — Ce n'est pas cela précisément; les relations de monsieur Gardanne avec la famille permettent de juger son existence , ses mœurs ; quelques informations pourront aider à estimer son caractère; ainsi, voilà les bases principales pour établir une détermina-
lis MEMOIRES PARTICUUERS.
tk>n; la vue de la personne n'est plus que pour de légères convenances. — Ah! maman, je ne sois pas pressée de me marier. — Je le crois , mon enfant ; mais tu es destinée à Rétablir, et tu es à l'âge le plus convenable pour cela : tu as refusé beaucoup de partis dans le commeri^e, et ce sont ceux que ta situation peut t' offrir en plus grand nombre; tu parois décidée à ne point \*ouloir d'un mari qui soit dans cet état; le parti qui se présente aujourd'hui te conviept par tous les rapports extérieurs ; prends garde à ne point le rejeter légèrement. — Il me semble que j'ai le temps d'y songer; monsieur Gardanne lui-même n'est peut-être pas décidé; c^ enfin il ne m'avoit jamais vue. — J'en conviens; mais si tu n'as c[ue cette excuse, elle pourroit n'être pas de longue durée : au reste, je n'exige pas une réponse à cet instant ; to feras tes réflexions, et tu me les communiqueras dans deux jours. » En me disant ces mots, ma mère me baisa sur le front et me laissa rêver.
La raison et la nature se réunissent si bien pour convaiDcre une jeune fille sage et modeste qu'elle doit se marier, que la délil>ération à cet égard ne peut jamais s'établir que sur le choix du sujet. Or, sur ce choix même, les argumens de ma mère ne manquoient pas de justesse. Je réfléchis d'ailleurs que mon acceptation provisoire, quoi qu'on en pût dire, ne sauroit m' engager absolument; qu'il étoit absurde de me supposer liée , parce que j'aurois consenti à voir ches mon père l'homme qui se présenteroit pour m'épouser, et je sentois fort I)ien que s'il me déplaisoit, aucune considération ne me décideroit à terminer. J'arrêtai donc en moi-même de ne pas dire non, et de me réserver l'examen.
Nous étions sur le point de partir pour la campagne où nous devions passer quinze jours; je trouvois qu'il n'auroit pas été digne de remettre le voyage dans l'attente d'un épouseur ; ma mère étoit de mon avis : mais, avant notre départ, mademoiselle de la Barre arrive un beau jour dans le grand (rostume faire ce qu'on appeloit la demande au nom du docteur. Mes parens répondirent les généralités d'usage quand on accepte, avec le sous-entendu de la réflexion : on réclama
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la permission pour le demandeur de présenter ses devoirs en persoDiie; elle fut accordée. Mademoiselle Desportes, toujours mesurée, conclut qu'elle devoit l'amener, et une collation de EBunille , où mademoiselle de la Barre et une de mes parentes se trouvèrent aussi, si{jnala l'entrée cérémonieuse du personnage dans la maison paternelle. Nous partîmes le lendemain pour la campagne, afin d'y passer précisément le temps de ce qu'on appelle les informations. Cette seconde entrevue ne me toucha guère plus que la première ; mais je vis dans Gardanne un homme d'esprit avec lequel une femme qui pense pouvoit vivre; et, dans mon inexpérience, je calculois que dès qu'il étoit possible de raisonner et de s'entendre, il y avoit fonds pour le bonheur en mariage. Ma mère craignoit d'apercevoir chez lui les indices d'un caractère impérieux; cette idée ne me frappoit point. Habituée a m'étudier moi-même, à régler mes affections, à commander mon imagination, pénétrée de la rigueur et de la sublimité des devoirs d'épouse, je ne voyois pas du tout ce qu'un caractère un peu plus ou un peu moins doux nuroit à faire avec moi et pourroit exiger de plus que moi-même. Je raisonnois en philosophe qui calcule , et en solitaire qui ne connoit ni les hommes ni les passions. Je prênois mon cœur paisible et affectueux , généreux et franc » pour la mesure commune de la moralité de mou espèce. J'ai commis cette faute pendant longtemps; elle a été la source unique de mes erreurs. Je me hâte de le faire observer : c'est donner à l'avance la clef de mon secrétaire. Je portai à la campagne une sorte d'inquiétude; ce n'étoit pas cette douce agitation que son ravissant spectacle avoit coutume de m'inspircr, et par laquelle je savourois plus voluptueusement encore ses charmes tourhans. Je me sentois à la veille d'une situation nouvelle; j'allois quitter peut-être mou excellente mère, mes études chéries, mon aimable retraite, ime sorte d'indépendance enfin, pour un état que je ne définissois pas bien, qui m'imposeroit de grandes obUgations : j'estimois qu'il étoit glorieux d'avoir à les remplir, et que j'étois faite pour m'en charger; mais enfin je ne voyois pas tout; j'éprouvois le désir et la crainte de l'incertitude. Mademoiselle Desporles ni'avoit fait
HD . MEMOIBES PAVnOOLlEBS.
promettre de hii donner de mes nomrelei; f m a p ÊÊ U i ma parole; mais uw la lin de la qnmiame fmppm qi^cUe avoît on grand chagrin. Mon père, qui prenoit les dioses à la lettre, n'auroit pas cm bien marier sa fille et remplir les deroirs de la paternité, s'il n'eût pris, en toute règle, ce qa'il appeloit des informations. Gardanne ëtoit présenté par une de nos parentes qui le connoissoit d'origine et d'habknde; tous les rensetgnemens possibles aroient été donnés ; n'importe, mon père ayoit écrit, dés le commencement de TaflEBÛre, en Prorence, & trois ou quatre personnes, pour s'informer des plus petites particularités concernant la fomille et la personne du docteur : sa vigilance ne se borna pas là dans notre absence ; il employa de petits moyens pour juger par ses domestiques ou ses fournisseurs de F humeur et de la façon de vivre de son gendre fotur. Ce n'est pas tout : il alla hii rendre visite ; et avec une adresse égale à celle qu'il employoit dans ses informations, laissant voir à tout le monde pourquoi il les prenoit, il voulut lui paroftre bien instruit; il lui cita fort gauchement, comme un homme qu'il devoit considérer, un compatriote avec lequel il étoit brouillé; il joignit à ses remarques des conseils prématurés, avec Faccent paternel. Gardanne reçut à la fois et des lettres de son pays où on le plaisantoit des recherches auxquelles il donnoit lieu, et des avis de F examen scrupuleux qui se foisoit autour de lui, et enfin F exhortation pédagogue de son beau-pére prétendu.. Désolé, piqué, aigri, il va chez mademoiselle Desportes, se plaint, avec la vivacité méridionale, des procédés étranges d'un homme dont la fille trés-désirable a le tort d'avoir un père si singulier ; mademoiselle Desportes, aussi vive et très- Hère, ne trouve pas bon que F on soit assez peu épris de sa cousine pour se plaindre de ces petits désagrémens, et le reçoit assez mal. Du moment où ces détails parvinrent à ma connoissance, je saisis avec empressement Foccasion de sortir de mon incertitude, et j'écrivw que j'espérois à mon retour ne plus revoir la personne. Ainsi se dénoua un mariage que Fon se proposoit tellement de précipiter, que Gardanne avoit compté terminer dans la huitaine qui auroit suivi mon retour : je m'applaudis d'échapper à un lien qu'on auroit voulu serrer
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si bnivqiieinent; ma mère, effrayée de la vivacité du docteur, respira comme délivrée de craintes, en s' affligeant un peu d'autre part; mon père tâcha de dissimuler quelque honte et dépit sous le voile d'une grande dignité; ma cousine conserva toute la sienne en éloignant le docteur de sa maison, et cinq ans après mademoiselle de la Barre lui disoit encore que cette union étoit écrite dans le ciel , que son ami n'en contractoit point d'autre, que le doigt de la Providence ménageoit des rapprochemens que nous ne pouvions pas juger.
La bonne prophétie ! elle valoit autant que le billet à la Châtre!
La santé de ma mère vint insensiblement à s'altérer; elle avoit eu une attaque de paralysie qu'on avoit adoucie à mes yeux du nom de rhumatisme, d'accord avec elle, qui ne s'abusoit point» et qui vouloit que je ne prisse pas d'inquiétude. Sérieuse et taciturne, elle perdoit chaque jour de sa vivacité ; elle aimoit à se concentrer, et m'obligeoit à sortir quelcpiefois avec ma bonne, sans vouloir quitter son appartement. Elle me parloit souvent de mon établissement, et regrettoit que je ne pusse me décider pour les partis qui se présentoient. Un jour, entre autres, elle me pressoit avec mélancolie pour accepter un honnête commerçant de bijoux qui m'avoit demandée. « Il a pour lui, me disoit-elle, la réputation d'une grande probité, des mœurs réglées et douces, une fortune agréable qui peut devenir brillante, et cet accessoire fiait partie du mérite d'un homme médiocre. Il sait que tu n'as pas une façon de penser commune; il professe pour toi une haute estime, s'honorera de suivre tes conseils, et dit déjà qu'il ne s'opposeroit point à ce que sa femme nourrit ses enfans ; tu le conduirois. — Eh ! maman , je ne veux point du tout d'un homme que je conduise : ce seroit un trop grand enfant. — Mais sais-tu qu'on pourroit te trouver bien singulière, car enfin tu ne voudrois pas non plus d'un maître? — Entendons-nous, chère maman; je ne veux point d'un homme qui me commande , il ne m'apprendroit qu'à résister ; mais je ne veux pas non plus avoir besoin de gouverner un mari. Ou je suis bien trompée, ou ces individus qui ont cinq pieds de haut avec
lît ME3dOIBES PARTICULIERS.
de la barbe au menton ne manquent ^ère de faire sentir qn^ils sont les plus forts; le bonhomme à qui la fantaisie prendroit de me rappeler cette force m'impatienteroit alors, et je serois honteuse de ma domination quand il se laisseroit conduire. — J'entends; tu voudrois subjuguer quelqu'un qui se crût bien le maître en faisant ta volonté. — Ce n'est (>as cela non plus; je hais la servitude; mais je ne me. crois pas faite pour la domination, elle m'embarrasseroit : ma raison a bien assez à faire de moh-méme. Je veux inspirer quelqu'un digne de mon estime, tel que je puisse m'honorer de mes complaisances , et qu'il trouve son bonheur à faire le mien , suivant ce que sa sagesse et son affection lui montreront de convenable. -^ — Le bonheur, mon enfant, ne se compose pas toujours de cette perfection de rapports que tu imagines; s'il n'existoit point sans elle, il serok nul dans presque tous les mariages. — Je n'en comtois pas non plus que j'envie. — Soit; mais, dans ces mariages que tu n'envies point, il peut cependant y en avoir de préfelables à demeurer toujours fille. Je puis mourir plus tôt que tu n'imagines; tu resterais seule avec ton père; il est encore jeune, et tu ne te représentes point tous les diagrins que ma tendresse [)our toi redoute : combien je serois tranquille, si je te laissois unie à un honnête homme avant de <|uitter ce monde! » Ces dernières idées m'accablèrent de douleur; ma mère sembioit lever un voile redoutable sur un avenir sombre et effrayant que je n'avois pas même soupçonné : je n'avois jamais songé que je dusse la perdre ; le seul aperçu de cette perte dont elle me parloit comme si elle eût été prochaine me pénétra de terreur; un frisson terrible se promenoit à la surface de mon corps ; je fixai sur elle des yeux égarés, dont son sourire fit couler des pleurs. « Ëh quoi! tu t' alarmes? comme s'il ne falloit pas, dans les résolutions à prendre, calculer les possibles ! Je ne suis point malade , quoique dans un temps critique dont les révolutions deviennent quelquefois funestes; mais c'est dans l'état de santé qu'il £aut s'occuper du contraire ; l'occasion présente m'y engage particulièrement. Un lion et digne homme t'offre sa main; tu as liasse vingt ans; tu ne verras plus autant de préCendaus qu il