‹ Mémoires. Éd. conforme au MS. transmis à la Bibliothèque impériale [and first publ. as Appel à lChapitre 59 sur 90 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

point cette maladie , tous mes efforts ne pouvoient la (piérir. Je voulois Causer avec lui; nous avions peu d'idées communes, et probablement il inclinoit alors pour un genre dans lequel il n'auroit pas voulu que j'eusse versé. Je feisois souvent son piquet ; il étoit peu réveillant pour lui de le faire avec sa fille; d'ailleurs il n'ignoroit pas que je détestois les cartes» et quelque envie que j'eusse de lui persuader que j'y trouvois du plaisir, quelque soin que je prisse pour goûter effectivement celui de l'amuser, il ne doutoit pas que ce ne fût de ma part une complaisance.

J'aurois voulu lui rendre sa maison agréable, je n'avois pas de moyens pour cela; je n'avois de liaisons qu'avec de grands parens qu'on alloit voir, et qui ne se déplaçoient point. Il auroit fallu qu'il se formât lui-même une société chez lui ; mais il en avoit une ailleurs, et il sentoit bien qu'il n'eût pas été convenable de me donner celle-là. Seroit-il vrai que ma mère auroit eu tort de se concentrer et de ne pas rendre sa maison assez vivante pour captiver son mari? Ce seroit la blâmer trop légèrement ; et il y auroit aussi de l'injustice à trouver mon père si répréhensible pour quelques erreurs dont il devint lui-même victime. Il est tel enchaînement de maux qui résulte nécessairement d'une première cause, et il fieiut toujours remonter à celle-là pour tout expliquer.

Nos législateurs du siècle cherchent à former un bien général duquel ressorte le bonheur de chaque particulier; je crains fort qu'ils ne mettent la charrue devant les bœufs. Il seroit plus conforme à la nature, et peut-être à la raison, de bien étudier ce qui .fait le bonheur domestique, et de l'assurer aux individus de manière que la félicité commune se composât de celle de chacun, et que tous fussent intéressés à maintenir l'ordre de choses qui la leur auroit procurée. Quelque beaux que soient les principes écrits d'une constitution, si je vois dans la douleur et les larmes une portion de ceux qui l'ont adoptée, je croirai qu'elle n'est qu'un monstre politique; si ceux qui ne pleurent point se réjouissent des souffrances des autres, je dirai qu'elle est atroce, et ffiie ses auteurs sont des imbéciles ou des scélérats.

iS8 MEMOIRES PARTICULIERS.

Dans un mariage dont les parties n'ont pas été bien assors ties, la vertu de F un des deux peut maintenir l'ordre et la paix, mais le défaut de bonheur s'y feit sentir tôt ou tard et entraîne des inconvéniens plus ou moins graves. L'échafiaudage de ces unions ressemble au système de nos politiques; il manque par les bases ; il doit fifidllir un jour, en dépit de l'art employé dans sa construction.

Ma mère ne pouvoit attirer chez elle que des gens qui loi ressemblassent, et ceux-là n'eussent point été à la mesure de mon père : d'autre part, ceux qu'il «uroit goûtés pour une société journalière eussent été à charge à ma mère , et incompatibles avec la manière dont elle vouloit m' élever. Elle dut donc s'en tenir à la famille, et à ces liaisons super^ ficielles qui donnent des comioissances sans former d'habitudes.

Tout alla bien tant que. mon père, avec un état agréable et une femme jeune, trouva dans sa maison le travail et les jouissances qui lui étoient nécessaires. Mais il avoit une année de moins que sa femme; elle éprouva de bonne heure des infirmités ; quelques circonstances ralentirent son ardeur pour l'occupation; le désir de devenir riche le jeta dans quelques entreprises hasardeuses : dès lors tout fut perdu. L'amour du travail est la vertu de l'homme en société ; elle est essentiellement celle de l'honime qui n'a point l'esprit cultivé : dès que cet amour lan(j[uit, les dangers sont là; s'il s'éteint, l'homme est Uvré à l'égarement des passions toujours plus funestes quand il y a moins d'acquit, parce qu'il y a aussi moins de frein. Devenu veuf à l'instant où il auroit eu besoin de nouvelles chaînes dans sa maison , mon pauvre père eut une maltresse , pour ne pas donner de belle-mère à sa fille ; il joua pour réparer son défaut de gain ou ses dé- |>enses; et sans cesser d'être honnête homme, craignant de faire tort à qui (|ue ce fût, il se ruinoit à petit bruit. Mes parens, l>onnes personnes, sans finesse dans les afiEaires, trè»confians d'ailleurs dans l'attachement de mon père pour moi, ne lui avoient point demandé d'inventaire après la mort de sa femme ; mes intérêts leur paroissoient trop bien placés dans ses mains; ils auroient cru lui faire injure. Je pou vois

Page 1