TROISIEME PARTIE
rable à celle que m'avoit faite Plutarque à huit ans : il sembla que c'étoit l'aliment qui me fût propre et l'interprète de sentimens que j'avois ayant lui, mais que lui seul savoit m'expliquer.
Plutarque m'avoit disposée pour devenir républicaine; il avoit éveillé cette force et cette fierté qui en font le caractère; il m'avoit inspiré le véritable enthousiasme des vertus publiques et de la liberté ; Rousseau me montra le bonheur domestique auquel je pouvois prétendre, et les ineffables délices que j'étois capable de goûter. Ah ! s'il acheva de me g[arantir de ce qu^on appelle des foiblesses, pouvoit-il me prémunir contre une passion? Dans le siècle corrompu où je devois vivre, et la révolution que j'étois loin de prévoir, j'apportai de longue main tout ce qui devoit me rendre capable de grands sacrifices et m' exposer à de grands malheurs. La mort ne sera plus pour moi que le terme des uns et des autres. Je l'attends, et je n'aurois point songé à remplir le court intervalle qui nous sépare du récit de ma propre histoire, si la calomnie ne m'avoit traduite sur la scène, pour attaquer plus grièvement ceux qu'elle vouloit perdre. J'aime à publier des vérités qui ne m'intéressent pas seule, et je n'en veux taire aucune, pour que leur enchahiement serve à leur démonstration.
Je ne rentrai pas chez mon père sans éprouver tout ce que fiait ressentir la présence des lieux qu'on habitoit avec un objet qui n'est plus; on avoit pris la précaution maladroite de soustraire le portrait de ma mère, comme si ce vide ne devoit pas me rappeler plus douloureusement que son image la perte que j'avois faite ; je le demandai sur-lechamp, il me fut rendu. Les soins domestiques me regardant seule, je m'en occupai; mais ils n'étoient pas nombreux dans un ménage de trois personnes. Je n'ai jamais compris qu'ils pussent absorber une femme qui a de l'ordre et de l'activité, quelque considérable que fût sa maison, car dès lors il y a plus de monde pour les partager; il ne s'agit que d'une sage répartition et d'un peu de vigilance. Je me suis trouvée à cet égard dans plusieurs situations différentes, rien ne se faisoit chez moi que je ne l'eusse ordonné ; et lorsque
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liberté : je ne connoissois point d'intérêt ni de passions qui pussent entrer en balance avec eux; mon langage deroit être pur et pathétique, c'étoit celui du cœur et de la vérité. L'importance du sujet me pénétroit si bien, que je ne feisois aucun retour sur moi-même. Une fois seulement je m'amusai de la singularité des rapprochemens. C'étoit en écrivant au pape pour réclamer les artistes français emprisonnés à Rome. Une lettre au pape, au nom du conseil exécutif de France, tracée secrètement par une femme, dans l'austère cabinet qu'il plaisoit à Marat d'appeler un boudoir, me parut chose si plaisante, que je ris beaucoup après l'avoir feite. Le plaisir de ces contrastes se trouvoit dans le secret même; mais il fut nécessairement moins parfait dans une situation qui n'étoit plus celle d'un particulier, et où l'œil d'un commis signale les écritures dont il fait des copies. Il n'y a pourtant de singulier dans tout cela que la rareté ; pourquoi une femme ne serviroit-elle pas de secrétaire à son mari, sans qu'il en eût moins de mérite? On sait bien que les ministres ne peuvent tout faire par eux-mêmes; et certes, si les femmes de ceux de l'ancien régime, ou même de tous ceux du nouveau, eus^ sent été capables de faire des projets de lettres, de circulaires ou d'affiches, elles eussent mieux fait d'y employer leur temps que de solliciter ou d'intriguer pour le tiers et le quart : Fun exclut l'autre par la nature même des choses. Si ceux qui m'ont pénétrée eussent jugé les faits ce qu'ils étoient, ils m'auroient épargné une sorte de célébrité que je n'ai point enviée; au lieu de passer aujourd'hui mon teàips à détruire le mensonge , je lirois un chapitre de Montaigne , je dessinerois une fleur ou jouerois une ariette, et j'adoucirois la solitude de ma prison, sans m' appliquer à faire ma confession. Mais j'anticipe sur un temps auquel je n'étois pas encore arrivée; je le remarque sans gêne, comme je l'ai fait sans scrupule; puisque c'est moi qu'il s'agit de peindre, il faut qu'on me voie avec mes irrégularités. Je ne commande pas ma plume, elle m' entraîne où il lui plaft, et je la laisse aller. Mon père chercha de bonne foi , dans les premiers temps de son veuvage, à garder plus assidûment son logis; mais il s'y ennuyoit ; et dès que le goût de son art ne prévenoit