TROISIEME PARTIE
ce personnage, grand fanatique ou grand fripon, et peutêtre l'un et l'autre. Je n'avois pas bien analysé le récit des circonstances qui aocompagnoient les harangues des tribunes des anciennes répul^liques ; j'aurois mieux jugé des moyens de frapper le peuple. Mais je n'oublierai jamais un homme du commun, planté droit en fece de la chaire où s'agitoit Beauregard, les yeux fixés sur l'orateur, la bouche béante, laissant échapper involontairement l'expression de son admiration stupide dans ees trois mots que j'ai bien recueillis : fc Comme il sue ! » Voilà donc le moyen d'en imposer aux sots ! Que Phocion, étonné de se voir applaudir dans une assemblée du peuple, avoit raison de demander à ses amis s'il n'avoit point dit quelque sottise!
C'eût été un fier clubiste que ce M. de Beauregard; et combien de frères des sociétés populaires , dans leur enthousiasme pour d'efiProntés bavards, m'ont rappelé Texpression de mon homme : Comme il sue ' !
Les dangers que j'avois courus avoient &ut un certain bruit; apparemment qu'on trouvoit rare ou beau qu'une jeune fille fût en péril de perdre la vie du regret de la mort de sa mère. Je reçus des témoignages d'intérêt qui me frirent doux; M. de Boismorel frit un des premiers qui m'en donna; je ne Pavois pas vu depuis ses visites chez ma bonne maman. Je m'aperçus de l'impression que lui firent les changemens qui s'étoient opérés dans ma personne depuis ce temps-là. Il revint en mon absence ; il entretint longuement mon père, qui lui parla sans doute de mes goûts, montra la petite retraite où je passois mes jours : on jeta les yeux sur mes livres : mes œuvres étoient sur ma table ; elles excitèrent sa curiosité : mon père le mit à même de la satisfieiire en livrant mes cahiers.
Grand déplaisir et grandes plaintes de ma part , lorsque à
1 Ces pages, qiii lermincnt le sixième cahier, ont été mouillées sans cloute par des larmes. Qu*on se rapi>ellc ce que disait à RioufFe la femme qui servît madame Roland à la Conciergerie : « Devant vous, elle rassemble toutes ses forces ; mais dans la chambre, elle reste quelquefois trois heures, appuyée sur la fenêtre y à pleurer. •
itô MEMOIRES PARTIGULIERSv
mon retour je trouvai qu'on avoit violé mon asile : mon {>ére prétendoit qu'il n'eût rien (bit de pareil à l'égard de toute autre personne moins grave et moins digne de considération que M. de Boismorel; sa raison ne me fit point goûter son entreprise, elle attentoit à la liberté, à la propriété; elle disposoit sans mon aveu de ce dont la confiance seule devoit Avoir l'usage; mais enfin c'étôit fait. Je reçus, dès le lendemain, une belle lettre de M. de Boismorel , trop bien tournée pour qu'elle ne lui valût pas le pardon d'avoir profité de l'indiscrétion de mon père, et j'y gagnai l'offre de tout ce que pouvoit contenir sa bibliothèque. Je ne la reçus pas avec indifférence; de ce moment, nous entrâmes en correspondance; je goûtois, pour la première fois, avec réflexion, le plaisir très-doux que la sensibilité, l' amour-propre, nous font trouver à être apprécié par ceux au jugement desqueb nous mettons du prix.
M. de Boismorel ne demeuroit plus dans l'enceinte de Paris ; son goût pour la campagne et le soin de ne pas trop éloigner sa mère du séjour de la capitale, lui avoient fiait adieter, au-dessous de Charenton, le petit Bercy, belle maison dont le jardin s'étendoit jusque sur les bords de la Seine. 11 nous invita beaucoup à en faire un but de promenade, témoignant le plus grand empressement à nous y recevoir. Je me rappelois de l'ancien accueil de sa mère; je n'étois nullement tentée de l'affronter de nouveau, et je résistai longtemps à mon père. 11 insista; et comme je ne voulois pourtant pas m' opposer aux parties qu'il prenoit fudtaisie de faire avec moi , nous allâmes un jour à Bercy. Mesdames de Boismorel étoient ensemble dans le salon d'été; la présence de la bru, dont j' a vois entendu vanter l'amabilité , m'inspira tout à coup l'espèce d'aise dont j'avois besoin pour ne pas altérer la mieune. La mère, dont on se rappelle le ton, que les années n' avoient pas rendu plus humble , parut cependant bien plus honnête avec une jeune personne qui avoit l'air de se sentir, qu'elle n' avoit été avec l'enfant qu'elle jugeoit sans conséquence. — « Comme elle est bien, votre chère fille, monsieur Phlipon! mais savezvous que mon fils en est enchanté? Dites-moi donc, made-