TROISIEME PARTIE. . ihS
moiselle, ne voulez-vous point vous marier? -r- D'autres y ont déjà songé pour moi, madame, mais je n'ai pas encore tronvé de raisons de me déterminer. — Vous êtes difficile, je le crois! N'auriez-vous point de répugnance pour on homme d'un certain âge? — La connoissance que j'aurois d'une personne pourroit seule motiver le goût, l'éloignément ou l'exception. — Ces sortes de mariages ont plus de solidité, un jeune homme échappe souvent lorsque l'on croit se l'être attaché. — Eh pourquoi, ma mère, dit M. de Boismorel qui venoit d'entrer, ne voudriez-vous pas que mademoiselle eût la confiance de le captiver tout entier? — Elle est mise avec goût , dit madame de Boismorel à sa bru. — Ah ! très-bien , et avec une décence ! réplique la jeune femme de ce ton de suavité qui n'appartient qu'aux dévots, car elle étoit de leur classe, ^et ses petits papillons sur son agréable visage de trente-quatre ans en étoient réti(]uette. — Quelle difiFérence , continua-t-elle , de ce fatras de plumes des têtes folles! Vous n'aimez pas les plumes, mademoiselle? — Je n'en porte jamais, madame, parce que fille d'artiste et sortant à pied, elles me parottroient annoncer un état et une fortune que je n'ai pas. — Mais, dans une autre situation, en porteriez-vous? — Je l'ignore; j'attache peu d'importance à ces détails ; je ne les mesure pour moi que par les convenances, et je me garde bien de juger personne sur les premiers aperçus de sa toilette. »
Le mot étoit sévère; mais je le prononçois avec tant de douceur que la pointe en étoit émoussée. — « Philosophe! » dit la jeune femme avec un soupir, conune si elle eût reconnu que je n'étois point de son bord.
Après l'examen fort scrupuleux de ma personne, assaisonné de belles choses du genre de celles que je viens de citer, M. de Boismorel mit fin à l'inventaire, en nous proposant de visiter son jardin et sa bibUotlièque : j'admirai du premier sa situation, et il m'y fit remarquer un superbe cèdre du Liban; je parcourus l'autre avec intérêt, et j'y désignai les ouvrages» même les collections, que je désirois qu'il me prêtât, comme Bayle, entre autres, et les Mémoires des académies. Les dames nous invitèrent à dîner pour un
iU MÉMOIRES PARTICILIERS.
jour fixé ; nous y fûmes , et je jugeai bien , par deux ou trois hommes d'affoires qui feisoient avec nous les convives, que les dames avoient assorti mon père sans me compter. Mais M. de Boismorel eut recours, comme l'autre fois, à la bibliothèque et au jardin , où nous causions agréablement : il avoit mis son fils de la partie ; c'étoit un jeune homme de dix-sept ans, assez laid, et plus singulier qu'aimable. La grande société qui arriva dans la soirée , et sur laquelle je jetai mon coup d'œil observateur, ne me parut pas fort attachante, malgré ses titres; les filles d'un marquis, des conseillers , un prieur et quelques vieilles baronnes , eau* sèrent avec plus d'importance, et tout aussi platement que des dames de charité, des marguilliers et des bourgeois. Ces points de vue du monde , que je saisissois à la dérobée , me dégoûtoient de lui, m'attachoient toujours plus à ma façon d'être. M. de Boismorel ne perdoit point une occasion d'entretenir une liaison sur laquelle, peut-être, il établissoit quelque projet ; il avoit soin de disposer les choses de manière - que nous nous trouvassions en partie carrée, les deux pères et les deux enfans. Ce fiit ainsi qu'il me fit assister à la séance publique de l'Académie française de la Saint-Louis suivante. Ces séances étoient alors le rendez-vous de la belle compagnie , et elles présentoient tous les contrastes que nos mœurs et nos folies ne pouvoient manquer de produire. Le matin du jour de Saint-Louis, on célébroit, dans la chapelle de l'Académie, une messe que ehantoient les acteurs de l'Opéra, à la suite de laquelle un orateur du beau monde prononçoit le panégyrique du saint roi. L'abbé de Besplas remplit cette fonction ; je l'écoutai avec grand plaisir, malgré la trivialité d'un sujet aussi rebattu ; il avoit semé son discours de traits hardis de philosophie, et de satires indirectes du gouvernement qu'il fut obligé de retrancher quand il livra le discours à l'impression.
M. de Boismorel, qui avoit des relations avec lui, espéra vainement d'obtenir une copie fidèle dont il m'auroit fait part; l'abbé de Besplas, attaché à la cour comme aumônier de Monsieur, fut trop heureux d'acheter le pardon de sa hardiesse par le sacrifice absolu des traits qu'elle lui avoit