‹ Mémoires. Éd. conforme au MS. transmis à la Bibliothèque impériale [and first publ. as Appel à lChapitre 7 sur 90 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

les règles de l'art; je devins son oracle en cette matière, et je ne le trompois point. Un petit traité des contrats me tomba sous la main ; je tentai aussi de l'apprendre , car je ne lisois rien que je n'eusse l'ambition de le retenir; mais il m'ennuya. Je ne conduisis pas le volume au quatrième chapitre.

La Bible m'attachoit, et je revenois souvent à elle. Dans nos vieilles traductions, eUe s'exprime aussi crûment que les médecins; j'ai été frappée de certaines tournures naïves qui ne «ne sont jamais sorties de l'esprit. Gela me mettoit sur la voie d'instructions que l'on ne donne (pière aux petites filles; mais elles se présentoient sous un jour qui n'avoit rien de séduisant, et j' a vois trop k penser pour m' arrêter à une chose toute matérielle qui ne me sembloit pas aimable. Seulement je me prenois à rire quand ma grand'maman me parloit de petits en&ns trouvés sous des feuilles de choux , et je disois que mon Ave Maria m'apprenoit qu'ils sortoient d'ailleurs, sans m'inquiéter comment ils y étoient venus. J'avois découvert , en furetant par la maison , une source de lectures que je ménageai assez longtemps. Mon père tenoit ce qu'on appeloit son atelier tout prés du lieu que j'habitois durant le jour. Çetoit une pièce agréable, qu'on nommeroit un salon et que ma modeste mère appeloit la salle, proprement meublée, ornée de glaces et de quelques tableaux , dans laquelle je recevois mes leçons ; son enfoncement d'un côté de la cheminée a voit permis de pratiquer un retranchement qu'on avoit éclairé par une petite fenêtre; là, étoit un Ut si resserré dans l'espace, que j'y montois toujours par le pied , une chaise , une petite table et quelques tablettes : c' étoit mon asile. Au côté opposé, une grande chambre dans laquelle mon père avoit fait placer son étabU, beaucoup d'objets de sculpture et ceux de son art, formoit son ateher. Je m'y glissois le soir, ou bien aux heures de la journée où il n'y avoit, personne. J'y avois remarqué une cachette où l'un des jeunes gens mettoit des Uvres. J'en prenois un à mesure ; j'allois le dévorer dans mon petit cabinet, ayant grand soin de le remettre aux heures convenables, sans en rien dire à personne. G' étoient en général de bons ouvrages. Je m'aperçus un jour que ma mère avoit Sait la même découverte que moi; je reconnus dans ses mains

un volume qui avoit passé dans les miennes ; alors je ne me gênai plus, et, sans mentir, mais sans parler du passé, j'eus Fair d'avoir suivi sa trace. Le jeune homme, qu'on appeloit Gourson, auquel il joignit le de, par la suite, en se fourrant à Versailles instituteur des pages, ne ressembloit point à ses camarades ; il avoit de la politesse , un tact décent , et cherchoit de l'instruction. Il n'avoit jamais rien dit non plus de la disparition momentanée de quelques volumes ; il sembloit qu'il V eilt entre nous trois une convention tacite. Je lus ainsi beaucoup de voyages que j'aimois passionnément, entre autres ceux de Regnard qui furent les premiers; quelques théâtres des auteurs du second ordre, et le Plutarque de Dacier. Je goûtai ce dernier ouvrage plus qu'aucune chose que j'eusse encore vue, même d'histoires tendres qui me touchoient pourtant beaucoup, comme celle des époux malheureux de Labédoyère, que j'ai présente, quoique je ne Paie pas relue depuis cet âge. Mais Plutarque sembloit être la véritable pâture qui me convînt. Je n'oublierai jamais le carême de 1763 (j'avois alors neuf ans), où je l'emportois à l'église en guise de Semaine sainte. C'est de ce moment que datent les impressions et les idées qui me rendoient républicaine, sans que je songeasse à le devenir.

Télémaque et la Jérusalem délivrée vinrent un peu troubler ces traces majestueuses. Le tendre Fénelon émut mon cœur, et le Tasse alluma mon imagination. Quelquefois je lisois haut à la demande de ma mère; ce que je n'aimois pas; cela sortoit du recueillement qui faisoit mes délices et m'obligeoit à ne pas aller si vite; mais j'aurois plutôt avalé ma langue que de lire ainsi l'épisode de l'fle de Galypso , et nombre de passages du Tasse. Ma respiration s'élevoit, je sentois un feu subit couvrir mon visage, et ma voix altérée eût trahi mes agitations. J'étois Eucharis pour Télémaque, et Herminie pour Tancrède. Cependant, toute transformée en elles, je ne songeois pas encore à être moi-même quelque chose pour personne; je ne faisois point de retour sur moi, je ne chercliois rien autour de moi ; j'étois elles, et je ne voyois que les objets qui existoient pour elles; c'étoit un rêve sans réveil. Cependant je me rappelle d'avoir vu avec beaucoup d'émo-

Page 1