‹ Mémoires. Éd. conforme au MS. transmis à la Bibliothèque impériale [and first publ. as Appel à lChapitre 8 sur 90 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

tioQ un jeune peintre nommé Taboral, qui venoit parfois chez mon père; il avoit peut-être vingt ans, une voix douce, une figure tendre , rougissant comme une jeune fille. Lorsque je l'entendois dans l'atelier, j'avois toujours un crayon ou autre chose à y aller chercher ; mais , comme sa présence* m'em* barrassoit autant qu'elle m'étoit agréable, je ressortois plus vite que je n'étois entrée, avec un battement de cœur et un tremblement que j'allois cacher dans mon petit cabinet. Je crois bien aujourd'hui qu'avec pareille disposition, du désœuvrement ou certaines compagnies, l'imagination et la personne pouvoient fiaire beaucoup de chemin. Ces ouvrages dont je viens de parler firent place à d'autres, et les impressions s'adoucirent; quelques écrits de Voltaire me servirent de distraction. Un jour que je lisois Candide, ma mère s' étant levée d'une table où elle jouoit au piquet, la dame qui faisoit sa partie m'appela du coin de la chambre où j'étois, et me pria de lui montrer le livre que je tenois. Elle s'adressa à ma mère qui rentroit dans l'appartement, et lui témoi^a son étonnement de la lecture que je faisois ; ma mère , sans lui répondre, me dit purement et simplement de reporter le livre où je l'avois pris. Je regardai de bien mauvais œil cette femme à figure revéche, grosse à pleine ceinture, grimaçant avec importance, et depuis oncques je n'ai souri à madame Gharbonné. Mais ma bonne mère ne changea rien à son allure fort singuUère, et me laissa lire ce que je trouvois, sans avoir l'air d'y regarder, quoique en sachant fort bien ce que c'étoit. Au reste, jamais livre contre les mœurs ne s'est trouvé sous ma .main; aujourd'hui même je ne sais que les noms de deux ou trois, et le goût que j'ai acquis ne m'a point exposée à la moindre tentation de me les procurer. Mon père se plaisoit à me faire de temps en temps le cadeau de quelques livres , puisque je les préférois à tout ; mais, comme il se piquoit de seconder mes goûts sérieux, il me faisoit des choix fort plai* sans , quant aux convenances ; par exemple , il me donna le traité de Fénelon sur l'éducation des filles, et l'ouvrage de Locke sur celle des enfans ; de manière qu'on donnoit à l'élève ce qui est destiné à diriger les instituteurs. Je crois pouitant que cela réussissoit très-bien, et que le hasard m'a servie

mieux peut-être que n'auroient fait les combinaisons ordinaires. J'avois beaucoup de maturité, j'aimois à réfléchir; je songeai véritablement à me former moi-même, c'est-in dire que j'étudiois les mouvemeus de mon âme, que je cbercliois à me comiottre, que je commençai à sentir que j'avois une destination qu'il feUoit me mettre en état de remplir. I.«es idées religieuses vinrent à fermenter dans ma tête » et produisirent bientôt une grande explosion. Avant de les décrire , il faut savoir ce qu'est devenu notre latin. Les premières notions de la grammaire s'étoient fort bien rangées dans ma tète; je déciinois, je conjuguois, quoique cela me partit assez triste ; mais l'espérance de lire un jour dans cette langue de fort belles choses dont j'entendois parler ou dpnt mes lectures présentes me donnoient des idées, soutenoit mon courage contre la sécheresse et les difficultés de ce genre d'étude. Il n'eu étoit pas de même de mon petit oncle (c'est ainsi «pie j'appelois l'abbé Bimont) ; jeune, bon eu&uit, paresseux et gai , ne donnant pas la moindre peine à personne et ne se souciant guère d'en prendre aucune pour lui; fort ennuyé de son métier de pédagogue avec des enfans de chceur, il aimoit mieux (aire une promenade que de me donner une leçon, ou me faire rire et sauter que répéter mon rudiment; il n' étoit point exact à venir chez sa sœur, ni pour l'heure, ni pour les jours, et mille circonstances éloignoient ses leçons. Cependant je voulois apprendre, et je n'aimois point à laisser ce que j'avois entrepris. Il fut arrêté que j'irois chez lui, trois fois la semaine, dans la matinée ; mais il ne savoit pas s'assujettir à cx)iiser\'er sa liberté pour me consacrer quelques instans; je le trouvois occupé d'affaires de paroisse, distrait par ses enfans, ou déjeunant avec un ami : je perdois mon temps; la mauvaise saison survint, et le latin fut abandonné. Je n'ai conser%'é de cette tentative (|u'une sorte d'instinct ou conunencement d'intelligence qui dans le temps de ma dévotion me permettoit de répéter ou chanter les psaumes sans ignorer absolument ce que je disois, et I>eaucoup de facilité pour l'étude des langues en général, particulièrement pour l'italien, que j'ai appris quelques années après, seule et sans peine.

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