‹ Mémoires. Éd. conforme au MS. transmis à la Bibliothèque impériale [and first publ. as Appel à lChapitre 88 sur 90 · MORT DE MADAME ROLAND. W · texte numérisé non relu

MORT DE MADAME ROLAND. W

quatre-vinçt-douze, dont il a été fait lecture, laquelle est ainsi conçue :

u La Convention nationale décrète, que quiconque proposera ou tentera de rompre l'unité de la République française ou en détacher les parties intéfj^rantes pour les unir à un territoire» étranger, sera puni de mort. »

Déclaiv les biens de ladite femme Roland acquis à la République, conformément à Tarticle II du titre II de la loi du 10 mars dernier, de laquelle il a été fait lecture, et qui est ainsi conçue : u Les biens de ceux qui seront condamnés à la peine de mort, sont acquis à la République ; il sera pourvu à la subsistance des veuves et des enfants, s'ils n'ont pas de biens d'ailleurs, n

Ordonne qu'à la dili(jfence de l'accusateur public, le présent jugement sera, dans les vingt-quatre heures, mis à exécution sur la place publique de la Révolution de cette ville, imprimé et aFficlié dans toute l'étendue de la République, partout où besoin sera.

Fait et prononcé à l'audience publique, le dix-huit du mois brumaire, l'an deuxième de la République française, où étoient présens les citoyens René-François Dumas, vice-président, faisant Fonctions de président; Gabriel Deliège, François-Joseph Denizot, et Pierre-Noël Subleyras, juges, qui ont signé à la minute avec Wolff, commis-greffier.

(^llationné.

Pour expédition conforme, délivrée par moi greffier soussigné, Paris.

Tel fut le jugement qui envoya à l'échafaud, à trente-neuf ans, une femme dont l'àme forte, le cœur sensible, l'esprit cnltivé, les a(,'rémens naturels, faisoieut le bonheur et l'admiration de tous ceux qui la connoissoient. Sa mort f\*ra la gloire de son sexe et la honte de ses bourreaux. Ce n'est pas à moi à la caractériser; ses écrits parlent, sa conduite témoigne, et l'histoire arrive pour la venger de l'injustice de ses contemporains.

Ce jug(»ment fut précédé, pour la forme et selon l'usage de cet affreux tribunal, de débats où il ne fut pas permis à la citoyenne Roland de parler, et où des brigands soudoyés vomirent les plus grossières calomnies devant d'autres brigands, les exéi^rables instrumens de Robespierre, si indignement déi^orés

du nom de jurés H de jn^. le n*ai pas pn ine procurer ces débats, qui, comme on sait, ne doivent pas être écrits; mais je sais qu*uDe seule personne y a rendu iioniiiiag;e à la vérité, et que, pour cela, elle a été en\'oyée à la mort quelque tems après; c'est l'estimable Lecocq, depuis huit mois seulement attaché k Roland en qualité de domestique, homme digne d'un meilleur sort par ses excellentes qualités.

La citoyenne Roland alla k l'écfaalaud, comme ses amis dévoient s'y attendre; c'est-4-dire, avec le calme d'une [pande âme, au-dessus de l'idée de la mort, qui trouve en elle-même des secours pour en anéantir l'horreur naturelle. Je ne puis mieux faire, pour peindre ses derniers momens, que d'employer la plume élégante et sensible de Riouffe. Voici ce qu'il en dit dans son écrit intitulé : Mémoires etun détenu, pour semir à t histoire de la tyrannie de Robespierre; écrit qui fournira [^us d'un article a l'histoire, et qu'on ne lira jamais sans attendrissement '.

M Le sang des vingt-deux fîimoit encore, lorsque la citoyenne Roland arriva à la Conciergerie. Bien éclairée sur le sort qui Tattendoit , sa tranquillité n'en étoit point altérée. Sans être k la Heur de Tâfi^, elle étoit encore pleine d'agrémens; elle étoit grande et d'une taille élégante ; sa physionomie étoit très-spirituelle ; mais les malheurs et une grande détention avoient laissé sur son visage des traces de mélancolie, qui tempéroient sa vivacité naturelle. Elle avoit l'âme d'une républicaine dans un corps pétri de grâces, et fîiçonné par une certaine politesse de cour. Quelque chose de plus que ce qui se trouve ordinairement dans les veux de fcmmes, se peîgnoit dans ses grands veux noirs, pleins d'expression et de douceur. Elle me parloit souvent à la grille avec la liberté et le courage d'un grand homme. Ce langage républicain, sortant de la bouche d'une jolie ft^nme française, dont on préparoit l'échafaud, étoit un des miracles de la Révolution, auquel on n'étoit point encore accoutumé. Nous étions tous attentif autour d'elle, dans une espèce d'admiration et de stupeur. Sa conversation étoit sérieuse, sans être froide; elle s'exprimoit avt»c une pureté, un nombre et une prosodie, qui faisoient de son langage une espèce de musique dont l'oreille n'étoit jamais rassasiée. Elle ne parloit jamais des députés qui venoient de périr qu'avec respect ; mais sans pitié eflfé-

' Il .<e vend chez Louvct. [Soie de Boscy l'auteur des lif^oeà <pii «uÎTent le procèfl-Terlml da jti(»einent.)

MOUT DK MADAME ROLAND. Mi9

minée, et leur reprochant même do n'avoir pas pris des niesui*es assez fortes. Elle les désignoît le plus ordinairement sous le nom de nos mmis; elle iaisoit souvent appeler Clavicres pour s'entretenir avec lui. Quelquefois aussi son sexe reprenoit le dessus, et on voyoit qu'elle avoit pleuré au souvenir de sa fille et de son époux. Ce iiiélan(]^e d'amollissement naturel et de force, la rendoit plus intéressante. La femme qui la servoit me dit un jour : u Devant vous, elle rassemble toutes ses forces; mais dans la » chambre, elle reste quelquefois trois heures, appuyée sur sa n fenêtre, à pleurer. » Le jour où elle monta à l'interrogatoire, nous la vîmes passer avec son assurance ordinaire; et quand elle revint, ses yeux étoient humides. On Tavoit traitée avec une t(^lle dureté, jusqu'à lui faire des questions outrageantes pi>ur son honneur, qu'elle n'avoit pu retenir ses larmes tout en exprimant son indignation. Un pédant mercenaire outrageoit froidement cette femme célèbre? par son esprit, et qui, à la barre de la (Convention nationale, avoit forcé, par les grâces de son éloquence, ses ennemis à se taire et à l'admirer. Elle resta huit jours à la Ck>nciergerie , où sa douceur l'avoit déjà rendue chère à tout ce qu'il y avoit de prisonniers, qui la pleurèrent sincèrement.

*) Le jour où elle fut condamnée, elle s'étoit habillée en blanc et avec soin; ses longs cheveux noirs tomboient épars jusqu'à ssl ceinture; elle eût attendri les cœurs les pins féroces; mais ces m()nstn>s en avoient-ils un? D'ailleurs elle n'y prétendoit pas; elle avoit choisi ct»t habit comme symbole de la pureté dt; son âme. Après sa condamnation, elle repassa dans le guioliet avec une V liesse qui tenoit de la joie : elle indiqua, par un signe démonstratif, qu'elle étoit condamnée à mort. Associée à un hoiiiiiie que le même sort attendoit, mais dont le courage n'égaloit pas le .sien, elle parvint à lui en donmT avec une gaieté si donrc; et si vraie, qu'elle fit naître le rire sur ses lèvres à plusieurs reprises.

») A la place du supplice, elle s'inclina devant la statue de la lilKMté, et prononça ces paroles mémorables : « O libei-té! que n de crimes on commet en ton nom ! n

1) Elle avoit dit souvent que son mari ne lui sunivroit pas; nous apprîmes dans nos cachots que sa prédiction étoit justifiée, et que le vertueux Roland s'étoit tué sur une grande route, indi(|uant par là qu'il avoit voulu mourir irréprochable envers l'hospitalité courageuse.

" Mon cœur, qui devoit être déchiré par tant de tenaiHemeus

440 NOTICKS lllSTOHigUES.

<laiis rette horrible (U^iiieiirc, n'a point connu de douleur plii^ aiiirre que celle que me causa la mort de cette femme à jamais célèbre. Le souvenir de son assassinat s'unira dans mon ànio ;i C(*lui de mes infortunés amis, |>our Tenvelopper jus(|u\ui tonib<'au d'un deuil inconsolable, n

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