Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inédits
Les Mémoires de madame d^Epinay sont peiitêlre l'ouvrage qui nous fait le mieux connaître la société polie du dix-huitième siècle ; sa légèreté de mœurs et sa passion pour les choses de l'esprit, son goût excessif pour les dissertations philosophiques et sa recherche sincère de la vérité, ses dérèglements et son respect du devoir et de la vertu.
Il n'y a rien de pareil au siècle précédent. On était alors d'une plus nohle élégance et on parlait un langage exquis, mais cette élégance n'était (^ue le vernis brillant d'une froide immoralité; celte langue si belle ne fut que le jargon divin de l'esprit de cour ! Nous ne parlons pas ici des gens de
lettres, des poêles, des philosophes, qui, sous Louis XI V, n'avaient aucune influence dans l'Élal et n'étaient dans la société que d'agréables amuseurs. Cent ans plus tard, quel changement s'est accompli! Il n'y a plus de cour et presque plus de noblesse depuis qu'un roi débauché cache la royauté dans ses petits appartements de Choisy et de la Muette. Ce nest plus à Versailles que la province va chercher le mot d'ordre de ses modes, de ses goûts et de ses idées; Paris s'est emparé du gouvernement de la France, Une sorte d'alliance s'est établie, sans qu'ils l'aient préméditée, entre ceux qui possèdent la richesse matérielle et ceux qui disposent de l'esprit de la nation. Les maîtres de la littérature et de la philosophie préparent la révolution prochaine dans le salon des financiers. Madame d'Épinay, femme d'un fermier général, est l'amie de J. J. Rousseau, de Voltaire, de Diderot, de Duclos, de Grimm, de Saint-Lambert, de Raynal, de Saurin, de l'abbé Galiani. De plus, elle est femme autant qu'on peut l'être avec un esprit philosophique. Ses Mémoires devaient donc offrir, et ils offrent, en effet, une lecture d'un intérêt d'autant plus vif, qu'ils sont écrits non avec l'imagination, mais d'après des impressions produites
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sur l'esprit de leur auteur par le jeu des passions et des sentiments du monde où elle a vécu.
« Ce n'est pas un roman que l'on donne, dit madame d'Epinay elle-même, mais les Mémoires très-véritables d'une famille et de plusieurs so ciétés composées d'hommes et de femmes soumis aux faiblesses de l'humanité. » En effet, le peu de romanesque qu'elle a mis dans son œuvre s'en détache naturellement, comme un placard mal ajusté, et une fois ainsi dégagée de cette surcharge, l'œuvre reste ce qu'elle est au fond, de l'histoire écrite au jour le jour, histoire d'intérieur plus remplie de sensations et d'esprit que d'événements.
Comme il n'y a pas d'action véritable dans ces Mémoires, madame d'Epinay eût pu les étendre et y faire entrer le récit de plus d'années de sa vie. Son salon n'était pas fermé au moment où elle déposa sa plume, sa société s'était, au contraire, accrue avec le temps. On aurait alors plus de portraits d'hommes du dix-huitième siècle.
Madame d'Epinay recevait surtout les philosophes et les écrivains actifs, ceux qui ont coopéré au mouvement et qui l'ont accéléré. Chez madame Geoffrin, ce sont les beaux esprits modérés; clioz
lY MEMOIRES DE MADAME D'KPINAY.
madame du Deffant, les voluptueux; et les impatients chez le baron d'Holbach.
Mais nous n'avons rien à dire ici ni de madame d'Epinay ni de ses Mémoires. Le texte de ceux-ci et les notes que nous y avons jointes suffisent au lecteur pour bien connaître leur auteur dans son propre ouvrage, dans ce livre qui se rapproche le plus des Confessions^ et où les ennemis de Jean- Jacques devaient espérer trouver des armes pour nuire à sa mémoire. 11 nous est agréable, au contraire, de montrer, dans cette publication, que Jean-Jacques ne nous a pas trompés en écrivant ses Confessions, et que les Mémoires de madame d'Epinay, loin de rendre suspecte sa mémoire, sont un involontaire témoignage rendu envers elle.
Les Mémoires de madame d'Epinay furent imprimés, pour la première fois, il y a quarantecinq ans, sans autre nom d'éditeur que celui du libraire qui les mettait en vente. Ce libraire était M. Jacques-Charles Brunet, le même qui avait déjà commencé alors à prendre la place éminenle qu'il occupe à la tète des bibliographes. M. Brunet possède encore le manuscrit des Mémoires de madame d'Epinay, qu'il a acquis en 1817, des héritiers de M. Lecourl de Yillière, le dernier secrétaire que
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Grimm ait eu en France, Ce manuscrit avait été donné à Grimm par madame d'Epinay, et Grimm le laissa entre les mains de son secrétaire lorsqu'il dut retourner en Allemagne.
Il se compose de neuf volumes in-4°, d'environ 2,500 pages, non pas écrites de la main de madame d'Epinay, mais constamment corrigées par elle et en plus d'un endroit refaites à plusieurs reprises également par elle. Grimm n'y a vu, il le dit lui même, que « l'ébauche d'un long roman. >:> Ce n'est pas en effet le manuscrit tout entier que M. Brunel a imprimé, et nous-méme ne réimprimons guère que le texte qu'il a donné.
Nous avions d'abord pensé que l'on devait faire davantage, et que peut-être il y avait eu en 1818, pour opérer des retranchements sur le manuscrit, des raisons qui aujourd'lmi ne subsisteraient plus; mais nous avons été bientôt convaincu que M. Brunet avait agi avec autant de discernement que de goût en élaguant du manuscrit ce qui devait j)ar son insignifiance être supprimé, a II i ous eût été facile, a-t-il dit, d'en tirer plus de trois volumes in-8°';
' Los deux volumes de la présente cditio coiilicnnenl, el au delà, la mulière des trois volumes dos premières.
n MÉMOIRES DE MADAME D'ÉPINAY.
mais nous ne pouvions plus compter sur les bénévoles lecteurs des salons de la Chevrette et d'Epinay. Il a donc fallu, pour assurer le succès de l'ouvrage auprès des lecteurs de tous les temps, supprimer les redites fréquentes, les épisodes inutiles et un assez bon nombre de factums contre M. d'Epinay. Toutefois nous n'avons rien voulu chanî^er ni dans la forme un peu singulière de l'ouvrage, ni dans les faits, ni même dans le style, qui n'a pas toujours cette correction qu'on aimerait à y trouver, et si nous ne publions pas tout ce qu'a écrit madame d'Epinay, nous ne publions du moins rien qu'elle n'ait écrit. »
Ce n'est pas M. Brunet lui-même, c'est un de ses amis, M. Parison, qui se chargea de la tâche délicate de mettre les Mémoires de madame d'Epinay en état d'être imprimés. M. Parison était un homme d'une grande instruction et de beaucoup de sens, qui connaissait parfaitement son dix-huitième siècle. Quoiqu'il n'ait jamais voulu avouer de son vivant qu'il était le véritable éditeur de ces Mémoires, il n'avait rien négligé pour les rendre agréables; on ne peut lui faire un reproche d'avoir inséré çà et là quelques membres de phrases pour rem|)lacer ce qu'il était nécessaire de supprimer et pour relier
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entre elles les parties du manuscrit qu'il fallait seules conserver. Chicaner l'éditeur qui, en somme, a rendu à madame d'Epinay le service de la faire lire avec plaisir, serait de la puérilité. Ajoutons que M. Brunet a pris lui-même une grande part à ce travail.
Nous avons dû recourir, pour cette édition nouvelle, à l'obligeance de M. Brunet, qui a mis à notre disposition la plus grande partie du manuscrit, et nous avons profité de sa bienveillance pour faire passer dans nos notes tout ce qui, dans le texte original non réimprimé, méritait d'être signalé. Ce travail nous a permis de découvrir les véritables noms d'un certain nombre de personnages restés jusqu'à présent cachés sous des pseudonymes. En outre, nous avons ajouté au bas des pages et à la fin du texte des notes nombreuses qui, nous l'espérons, donneront encore plus de valeur historique à ces souvenirs du dix-huitième siècle.
Lorsque les Mémoires de madame d'Epinay parurent, leur publication fit beaucoup de bruit et causa du scandale. Sa famille voulut les racheter, et le gendre de Diderot, iM. de Vandcuil, se chargea de celt'3 régoci;>tion. Elle échoua, et on essaya de faire supprimer l'édition. M. Decazes, à qui l'on
rm MÉMOIRES DK MADAME D'ÉI'INAY.
s'adressa, déclara que celte suppression ne pouvait avoir lieu légalement, t que tout ce qu'il pouvait faire, c'était d'empêcher les journaux d'en parler. Mais le silence de la presse ne nuisit en rien au succès de l'ouvrage, car, en six mois, il s'en vendit trois éditions.
M. Barbier m'a dit que son père avait eu entre les mains le manuscrit des Mémoires de madame d'Épinay avant que M. Brunet les eût acquis, et qu'il en fit même une analyse enrichie d'une clef. Je n'ai malheureusement pas pu profiler d'un ira- Vt-il qui, sans doute, aurait abrégé le mien.