PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE IV. i
jMlle, au milieu de sou bouheur, avoit des moments de mélancolie profonde, dont M. de Francueil lui-même avoit peine à la tirer. Il avoit trouve le secret de plaire infiniment à M, de Bellegarde et à madame d'Esclavelles. Il chercha les moyens de donner quelque dissipation à Emilie. En exagérant à M. de Bellegarde le besoin qu'elle en avoit, il l'engagea à rassembler un peu plus de monde chez lui. M. de Bellegarde y consentit; et comme autrefois il avoit eu beaucoup de goût pour le spectacle, il fit construire un joli théâtre dans son château ^ Emilie, qui, au fond, se trou voit heureuse et ne désiroit rien, eut quelq;- répugnance à se prêter à ces sortes d'amusements; mais ses succès l'encouragèrent si bien, que ce qu'elle n'avoit d'abord fait que par complaisance devint chez elle un goût dominant, et même une passion. Les reproches que je lui avois faits sur son silence lui donnèrent l'envie de me faire le détail de ses amusements, ne voulant rien me dire de l'intérieur de son ûme.
SUITE DU JOURNAL
Je ne me doutois pas que j'eusse le talent de bien jouer la comédie; on le prétend pourtant, mais je crois que mes grands parents, qui ont un peu perdu de vue les
• C'est au château de la Chevrette, et non dans celui d'Épinay, que fut bâli ce théâtre. Du moins J. i. Rousseau ne parle pas du th'âlre d'Epinay, et il n'est pas prublable qu'on ail construit deux salles de spectacle dans deux propriétés aussi voisines. La ClievreUe, disUinle à peine d'une demi-lieue d'Epinay, eu était séparée par la roule, ainsi que le château de la Barre, dont il est question déjà d;ms Voilure. Un trùs-beau parc entourait la Chcvrelte, qui avait été achetée par M. de Bellegarde eo même temps qu'Epinay.
bons modèles en ce genre, et qui au fond ont conservé le goût des plaisirs qu'ils se refusent, jouissent des mauvaises copies qu'ils ont à leurs ordres, faute de mieux. M. de Francueil, qui possède tous les agréments qu'on peut désirer dans la société, a par excellence celui d'être un bon acteur. C'est lui qui a mis notre troupe en train; il est notre directeur. Madame de Maupeou, madame d'Houdetot, M. de JuUy etmoi, voilà toute cette troupe, quant à présent ; mais nous attendons une recrue.
Nous avons débuté par rEngagement téméraire^ comédie nouvelle, de M. Rousseau, ami de Francueil, qui nous l'a présentée L'auteur a joué un rôle dans sa pièce. Quoique ce ne soit qu'une comédie de société, elle a eu un grand succès. Je doute cependant qu'elle pût réussir au théâtre; mais c'est l'ouvrage d'un homme de beaucoup d'esprit, et peut-être d'un homme singulier. Je ne sais pas trop cependant si c'est ce que j'ai vu de l'auteur ou de la pièce qui me fait juger ainsi. 11 est complimenteur sans être poli, ou au moins sans en avoir l'air. Il paroît ignorer les usages du monde ; mais il est aisé de voir qu'il a infiniment d'esprit. 11 aie teint brun ; et des yeux pleins de feu animent sa physionomie. Lorsqu'il a parlé et qu'on le regarde, il paroît joli; mais lorsqu'on se le rappelle, c'est toujours en laid. On dit qu'il est d'une mauvaise santé, et qu'il a des souffrances qu'il cache avec soin, par je ne sais quel principe de vanité : c'est apparemment ce qui lui donne, de temps en temps, l'air
* Il est inutile d'analyser dans une noie le texte des Confessions que chacun sait par cœur. J. J. Rousseau avait fait la connaissance de la laxnille Dupin et de Francueil, depuis sept ans déjà, par le P. Castel, jésuite, et c'est chez M. Dupin, à Chenonceaux, que deux ans auparavant il avait en quinze jouis, coniposc sa pièce de l'Engagement téméraire qu'il savait bienn'ùlre pas un chef-d'œuvre, mais donlla gaielé l'amusait.