LETTP.E DE MADEMOISELLE D'ETTE AU CHEVALIER DE VALOUY
Ah! ail! voici un ton nouveau. Sans doute, mon cher chevalier, je m'amuse beaucoup ici, je ne vous le cache pas, mais vous ne savez donc pas que s'il eût dépendu de moi d'aller vous rejoindre, je n'y aurois pas manqué. Quelle mauvaise querelle vous me cherchez, tandis qu'en vérité je serois bien plus en droit de vous en faire! Que faites-vous, je vous prie, à Paris, lorsque vous n'avez aucune bonne raison d'y rester, et que vous êtes persécuté pour venir ici? M. de Bellegarde vous regrettoit encore hier, au milieu des fêtes que ses enfants lui ont données. Vous avez eu grand tort de toute manière de n'y pas
* Le rôle de la servante, Lisette, qui mine louie linlrisue, et qu'il devait être en effet assez piquant de voir jouer à madiimc la Pr('>idenlo. M. de Maupcou ne pouvait guère rire en l'entondant dire des njaris :
Ce sont liicn, il est vrai, les plus francs liypocritesl Ils vous savent loiif;teinps faire les cliatleiiutes; Et puis gare la griflel Oh! d'avance auprèï d'eux l'renons notre revanche.
ns MÉMOIRES DE MADAME D'ÉPINAY.
venir. Mais il faut que ce soit toujours nous autres, pnuvres bètes, qui nous rangions aux volontés de nos sultans ; cl jamais ils ne veulent se prêter à ce qui nous est agréable, que lorsqu'ils ne savent absolument que devenir. Pour vous punir, vous ne saurez que le plus tard que je pourrai les raisons que j'ai de céder au désir qu'on marque ici de me garder; ou je ne vous le dirai peut-être pas du tout; car enfin, suis-je tenue à vous rendre compte des motifs de ma conduite? Notre association n'est-elle pas libre au fond ? Je suis obsédée de vos reproches; j'en suis même piquée ; tandis que si je voulois bien y regarder... J'aime mieux, pour faire trêve à votre himieur et à la mienne, vous compter tout ce qui se passe ici. Vous auriez été content de la comédie au delà de ce que vous pouvez imaginer. Emilie et madame de Maupeou ont le talent le plus décidé. Emilie a un son de voix et un naturel, des yeux, un sourire, qui troublent l'àme, malgré qu'on en ait. La petite présidente est d'une folie et d'un leste à faire mourir de rire. Les hommes ne sont pas aussi excellents, mais ils ne gâtent rien.
Nous avons eu vraiment une pièce nouvelle, et Francueil a présenté le pauvre diable d'auteur, qui vous est pauvre comme Job, mais qui a de l'esprit et de la vanité comme quatre. Sa pauvreté l'a forcé de se mettre quelque temps aux gages de la belle-mère de Francueil, en qualité de secrétaire*. On dit toute son histoire aussi bizarre que sa personne; et ce n'est pas peu. J'espère
* Il nV'tait pas autre chose encore et n'avait rien publié que son système de musique, en 1742. Cette saison même, madame Dupin et Francueil, qui l'employaient ensemble, venaient de porter ses gages à cinquante iûuis et de l'aider à semellre dans ses meubles, dans un petit logement (le k rue de Grenelle Saint-Honoré, à 1 hôtel du Languedoc, qu'il devait garder sept ans. Auparavant il demeurait en garni, près de l'Opéra, rue
PREMIÈKE l'ARTlE. — CHAPITRE IV. ITH
que nous la saurons un jour. Nous prétendions hier, la petite Maupeou et moi, qu'à nous deux nous la devinerions. « Malgré sa figure, disoit-elle (car il certain qu'il est laid, quoique Emilie le voie joli), ses yeux disent ([ue l'amour joue un grand rôle dans son roman, — Non, lui dis-je, son nez me dit que c'est la vanité. — Eh bien! l'un et l'autre. » Nous en étions là, lorsque Francueil vint nous apprendre que c'étoit un homme d'un grand mérite^ Cela pourroit bien être vrai ; cependant... Il est certain que sa pièce, sans être bonne, n'est pas d'un homme ordinaire : il y a des situations fortes, et rendues avec beaucoup de chaleur. Tout ce qui est de gaieté est de mauvais ton ; tout ce qui est de discussion et de causerie, même de persiflage, est excellent, quoique avec un peu d'apprèt^ Notre troupela redonnera; il ne tiendra qu'à vous d'en mieux juger, ou du moins
Jean-Saint-Denis, et avait loué à TliL-rèse un logement dans le haut du faubourg Saint-Jacques.
francueil s'occupait de cliimie et de physique avec lui, visant alois à faire un livre pour avoir à l'Académie des sciences un fauteuil de financier. Quant à madame Dupin, Rousseau l'aidait à la préparation de l'ouvrage qu'elle voulait l'aire avec M. Dupin sur le mérite des lemmes, et il y a encore à Chenonceaux des liasses de manuscrits de sa main.
* Le moment n'était pas loin où l'explosion du génie devait fixer l'attention sur cet homme si humble. Il allait, pendant l'été, composer ce premier Discours sur le progrès des sciences et des arls qui Jcviiit rtéciiier de son avenir. Ni Francueil, ni madame Dupin surtout, ne pressenlaiciil jusqu'à quelle hauteur l'esprit de leur scribe déchirerait la nue. On a prétendu, à propos de Francueil, que c'est lui et non Diderot, ou tout autre que Jean-Jacques lui-même, qui détermina Rousseau à soutenir la négative dans le concours ouvert par l'.^cadémie de Dijon et à accuser les arls et les sciences de la corruption des mœurs des hommes. C'est Dusaulx qui a dit cela, ajoutant qu'imssitôt le discours paru, Francueil cl Rousseau se brouillèrent. Rien n est moins exact que celle assertion. Rousseau ne se brouilla pas avec Francueil et Francueil n'a jamais dit qu'il fùl pour quelque chose dans le premier discours de Housseau.
• L'éloge est un peu outre, car vérilablemonl celte [lièce de l'Engage'
d'en ju^ier par vous-même. M. de Bellegarde et madame d'Esclavelles rient aux larmes ; ils sont rajeunis de dix ans.
A'ous saurez d'ailleurs que la comtesse d'Houdetot est devenue très-aimable ; son esprit s'est formé. Elle est bien un peu étourdie; mais elle est si naturoUemenl honnête, que c'est un agrément de plus pour une femme aussi jeune. Il ne tiendroit qu'à nous de la croire coquette, mais Emilie nous assure qu'il n'en n'est rien, et véritablement je le crois. Francueil tourne la tête à toutes ces jeunes femmes.
Emilie n'en est point jalouse, parce qu'elle voit clairement qu'il n'a des yeux que pour elle, et qu'il se moque des autres. Elle n'est pas même la seule qui soit dans le cas de s'en apercevoir. Je crains bien qu'ils ne restent pas heureux longtemps, car ils affichent trop leur bonheur. Madame de Maupeou a déjà fait sur eux ses remarques; mais elle n'est pas la plus dangereuse. Je soupçonne madame d'Esclavelles de n'être pas absolument sans inquiétude sur sa fdle et Francueil. Elle les examine beaucoup, et la crainte d'éveiller l'attention d'Emilie sur ce qui n'est peut-être pas l'empêche de parler, ou je suis bien trompée. Elle a, dans de certains moments, un ton plus sérieux avec Francueil; et c'est alors qu'elle en dit plus de bien que jamais à M. de Bellegarde ; enfin, je crains qu'il ne se forme quelque orage sur la tête de cette pauvre Emilie. J'en serois fâchée, car il m'en reviendroit peut-être quelques petites éclaboussures; sans compter que c'est, on vérité, une bonne petite
meiit téméraire ne v;iuL pas grand'chose. « Rien n'e^l |>ius plat, » disait Rousseau lui-même. Il est possible que jouée, elle preMne un certain inlérêt; mais ce n'est pas là le Jean-Jacques