‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 114 sur 260 · LETTRE DE M. DE LISIEUX A MADAME D'EPINAY · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. DE LISIEUX A MADAME D'EPINAY

Je ne puis que gémir avec vous, ma chère pupille, des excès de M. d'Epinay; mais je ne crois pas qu'ils puissent être suffisants pour vous faire obtenir une séparation de corps en justice. Sa mauvaise conduite a beau vous rendre malheureuse, ses procédés avec vous dans le public sont irrépréhensibles. Quand vous pourriez tirer parti de tous les moyens que je vous connois, qu'auriez-vous à attendre d'un acte pareil? Vous constaterez, en face du pubUc, les torts de votre mari, vous dévoilerez une conduite dont une partie est ignorée et dont l'autre peut s'oublier avec le temps; vous noterez vos enfants, par cette démarche, comme fils d'un père déshonoré. Votre mari est jeune; quelque grands que soient ses torts, il peut ouvrir les yeux et faire des réflexions. Les cœurs assez dépravés pour se déterminer à vivre dans l'opprobre à trente ans sont rares. 11 est d'une âme douce et bienfaisante comme la vôtre de laisser une porte ouverte au repentir. Et, quant à vous, ma chère pupille, voudriez- vous acquérir une liberté imaginaire, par la honte et l'humiliation attachées indispensablement à ces sortes de procès? C'est, sans doute, une liberté imaginaire que celle que vous acquéreriez sous la condition de passer votre vie dans un couvent. Les démarches les plus honnêtes, ou du moins les plus simples en ellesmêmes, sont très-répréhcnsibies dans une femme de votre âge, séparée de son mari. Un soupçon vague, une accusation fausse qu'il aura formée contre vous dans le cours de votre procès, vous interdira peut-être toute liai-

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son avec les amis, qu'il vous seroit ou utile ou agréable de conserver. Je dois vous parler avec franchise, puisque vous demandez mon avis. Je ne puis approuver ce projet, et le vif intérêt que je prends à vous, ma chère Emilie, m'engage à vous prier avec instance d'y renoncer, ou du moins d'en abandonner une partie; mais je ne voudrois pas que vous entreprissiez rien, sans avoir pris auparavant l'avis d'un avocat habile et prudent. Quant à moi, je crois que vous pouvez obtenir, sans dilliculté, une séparation de biens; il est de la prudence d'une mère de famille dassurer la conservation de ce qu'elle en peut avoir ; et ce moyen d'acquérir une sorte d'indépendance n'a rien de révoltant ni d'équivoque. Voilà, ma chère pupille, à quoi je pense que vous devez vous borner, et les réflexions que m'a dictées le tendre et respectueux attachement que je vous ai voué.

Madame d'Épinay suivit mon conseil; et, peu de temps après, je reçus une lettre d'elle, où elle me marquoit que le succès avoit passé ses espérances; que son mari conîientoit à leur sépai^ation, et que son beau-père lui-même en sentoit la nécessité. Et elle ajoutoit : « Je jouirai actuellement de quatorze mille livres, y compris mon bien; l'acte sera passé sous seing privé; et M. de Bellegarde se réserve à en faire un en forme par la suite, pour m'assurer quinze mille livres de rente dont je jouirai dejiuis le moment de sa mort jusqu'au jour de la mienne, b

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