‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 113 sur 260 · SUITE DU JOURNAL D'É.^IILIE · texte numérisé non relu

SUITE DU JOURNAL D'É.^IILIE

Le 2 janvier 1750

Je suis au bout de ma patience, et je n'y tiens plus. Je ne sais que devenir depuis le retour de mon mari; il continue à mener une vie toujours dissipée; il ne me donne rien, pas même pour mon entretien le plus nécessaire, et, ce qui m'étonne, c'est que, malgré son désordre, il paroisse jaloux de moi. 11 l'est jusqu'à m'épier. Il me

fait des scènes à me faire perdre la tête toutes les fois qu'il sait que M. de Francueil vient ici; et il est le premier à l'aller prier d'y venir, lorsque je suis deux jours sans le voir. Il s'emporte contre moi avec une hardiesse qui me confond; j'ai l'âme si remplie de terreur, que je ne trouve rien à lui répondre, ou je lui réponds maladroitement, et puis je pleure : voilà toute ma ressource. Est-il possible qu'il n'y ait pas un coin de terre où puisse se réfugier une pauvre malheureuse créature, à qui on ne laisse pas un quart d'heure de tranquillité? Dès qu'on ouvre ma porte, et si j'entends le moindre bruit, je m'attends à une scène ou à quelques violences... Je ne résisterai pas, je le sens bien, à tant de peines et de souffrances ; rien ne peut me distraire du noir affreux que j'ai Jans l'âme... Je suis résolue de profiter des nouveaux écarts de M. d'Épinay pour m'assurer une situalion plus douce et me mettre, pour toujours, à l'abri des tourments qu'il est au-dessus de mes forces de supporter. Croiriez-vous qu'hier il a été arrêté avec mademoiselle Rose, qui ctoit déguisée en homme, et qui a été reconnue par un exempt? Il a mieux aimé se laisser conduire avec elle chez le commissaire que de l'abandonner. Mon beau-père, instruit de cette nouvelle extravagance, et voulant éviter un plus grand éclat, est allé sur-le-champ à la police, où il l'a trouvé. Malgré tout ce que cette aventure a d'humiliant pour M. d'Epinay, il paroitplus en colère et piqué qu'affligé ; je ne doute pas que d'ici à deux jours cela ne soit connu de tout Paris. Enfin, mon cher tuteur, je crois que la circonstance est d'autant plus favorable pour demander ma séparation, que M. deCellegarde abandonne son fils, et qu'il a défendu qu'on lui parlât davantage ni de lui v" de ses aventures.

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