‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 118 sur 260 · LETTRE DE MADAME D'ÉPINAY A M. LE MARQUIS DE LISIEUX · texte numérisé non relu

LETTRE DE MADAME D'ÉPINAY A M. LE MARQUIS DE LISIEUX

En vérité, je crois qu'un génie malfaisant me poursuit et travaille sans cesse à me priver du repos et des con-

* Des droits seigneuriaux. La liste en élait longue, qu'ils fussent d'utilité, de puissance ou (Flioni :;ur.

(V. Paul Buiieau, État de la France en 1789, page 26.) ' La coutume, c'est-à-dire les lois civiles spéciales à la Normandie.

solations dont j'ai besoin. Mon fils ira au collège, et savez-vous pourquoi il ira? C'est qu'une multitude de circonstances se réunissent pour m'empêcher de combattre avec succès l'opinion de M. de Bellegarde sur les éducations publiques. 11 a de l'humeur, et est très-fondé à en avoir : le comte d'Houdetot a déclaré très-hautement qu'il n'auroit jamais de terre qu'en Normandie. M. de Bellegarde l'a presque chassé de son appartement. Cette scène avoit mal disposé mon beau-père, comme vous pouvez penser; aussi n'ai-je pas osé risquer aujourd'hui mes représentations. 11 m'a dit qu'il comptoit aller, à la fin de la semaine, retenir au collège un appartement pour mon fils; je n'ai point de temps à perdre; mais comment me flatter, dans une ou deux matinées, de détruire le préjugé de toute sa vie, et un préjugé si généralement reçu. Je commençois à m'occuper sérieusement de mes enfants. Ils ne sont plus pour moi un simple délassement, ils absorbent mon âme tout entière ; pendant que je cherche à former leur esprit, ils développent le mien ; une foule d'idées nouvelles se présentent, et je puis dire que je commence à entrevoir le véritable et solide bonheur, et que je prends de mes devoirs une opinion qui m'étoit tout à fait inconnue. Hélas! c'est pour me donner des regrets.

Je suis si affectée de la nécessité de me séparer de mon fils, que je ne sens que médiocrement l'affront que me fait M. de Maupeou. 11 a défendu à sa femme de me voir et de m'écrire; il ne veut, de sa vie, dit-il, entendre parler de nioi. Je suis, selon ce plat-pied, une intrigante d'un esprit pernicieux et diabolique; enfin, il ne veut plus que sa femme ait aucun commerce avec moi. Elle a eu beau se plaindre de la dureté et de l'indécence de cet

Page 1