PREMIERE PARTIE.— CHAPITRE V. lîlQ
ordre; elle a eu beau, ainsi que madame de Ronclicrolles, prendre hautement mon parti; rien n'a pu le fléchira
• Madame d'Épinay ne revit plus M. de Maupeou. Vingt ans plus lanl. quand, devenu chancelier de France, il mit à exécution son fameux coup d'État, pour « retirer la couronne royale de la poussière du greffe, » elle jugea cette entreprise avec un grand sens, comme le prouve cet extrait d'une lettre d'elle à l'abbé Galiani, letlre datée du 11 avril 1771 :
« Quant aux écrits, il y a un si grand mépris répandu sur la manière dont M. le chancelier opère, qu'à peine daigne-t-on les lire. On est persuadé d'avance qu'ils doivent cire pleins de fausseté et de subtilité. De ceux qui les ont lus, les uns les trouvent maladroitement faits; les autres, ni vrais, ni faux; difficiles, mais possibles à réfuter; d'autres disent enfin, et je suis du nombre, que le point de la question est toujours laissé de côté.
« Il est certain que, depuis l'établissement de la monarchie française, cette discussion d'autorité, ou plutôt de pouvoir, existe entre le roi et le parlement. Cette iiniécision même fait partie de la constitution monarchique; car si on décide la question en faveur du roi, toutes les conséquences qui en résultent le rendent absolument despote. Si on la décide en faveur du parlement, le roi, à peu de chose près, n'a pas plus d'autorité que le roi d'Angleterre ; ainsi, de manière ou d'autre, en décidant la question, on clianie la constitution de l'État; au lieu qu'en laissant subsister les choses telles qu'elles ont été de tout temps, quel est de fait le cas oii le roi n'ait pas été maître de faire une bonne loi, un règlement juste? Et quel est le cas où, malgré la résistance des parlements, la volonté du souverain n'a pas prévalu, jusqu'à ce que, maîtrisé par la force des événements et des circonstances, très-indépendanls des parlements, le souverain se soit lui-même départi de ses projets? Si l'on n'avoit voulu que le bien, on auroit remédié aux abus sans renverser l'édifice; et lorsqu'on veut employer les matériaux d'un édifice qu'on démolit, il faut démolir avec précaïUion, et non pas briser; sans compter qu'il ne faut pas trailcr les hommes comme les pierres, qui se meuvent avec des grues.
« Chaque pas ag;:rave le mal. On écrit, on rép.mdra. Tout est de mode pour le caractère irançois; tout le monde voudra approfondir la constitution de l'Étal; les tètes s'échaufferont. On met en question des thèses auxquelles on n'auroit jamais ose penser : or, voilà un mal ii ré|jarable. Comme je vous l'ai dit, mon cher abbé, ces questions sont la tliéoloio de l'administration. Tour qu'elles soient éclaircics sans danger, il faut que, par le résultat de ses recherches, on se trouve aussi bien traité et aussi heureux qu'un homme raisonnable puisse le prétendre; sans quoi, les lumières qu'acquièrent les peuples doivent un peu plus tôt, un peu plus tard, opérer des révolutions. >
Ma cousine a trouvé le moyen de me faire savoir les détails révoltants de celle tyrannie ; je lui en ai marqué ma douleur. Sa société m'étoit douce et agréable : je l'aime tendrement, et j'ai eu souvent la consolation d'adoucir ses peines : voilà ma plus dure privation dans cet événement. La même personne qui est venue me trouver de sa part prétend que le motif de cette rupture est que le président a le projet de tenir, à l'avenir, sa femme dans ses terres, par avarice et par jalousie; et qu'il craint les avis et les conseils qu'on pourroit lui donner de se refuser à celte odieuse conduite. Je vous avoue que j'en suis affectée. Mais il y a encore plus d'indignation que de douleur dans mon cœur : comment expliquer cela? J'aime ma cousine, je l'aime tendrement. Son sort me fait pitié; mais, malgré cela, je ne sais, je ne suis pas aussi malheureuse de cet événement. Hélas! je ne suis plus ce que j'étois. J'aurois été au désespoir, il y a quelques années, au désespoir de ne plus la voir, au désespoir de son exil, au désespoir surtout d'en être cause. Le cœur se blase, les ressorts se brisent, et l'on finit, je crois, par n'être plus sensible à rien.
M. de Bellcgarde n'ignore pas le travers du président, et, quoiqu'il n'y ait pas pris grand intérêt, qui sait s'il n'en sera pas plus mal disposé pour écouter mes représentations? Ces âmes froides et foibles se meuvent souvent par des ressorts qu'ils ne sentent seulement pas. Mais comme le temps est précieux, je descendrai, demain matin, chez lui, et je tâcherai de lui faire goûter mes raisons, que je crois en vérité sans réplique.
Depuis que je suis mère, j'ai peu perdu de vue mes enfants, et je me suis fait un plaisir de leur donner des soins. Peut-être faudroit-il. dès le moment de la nais-