PREMIÈRE PARTIE. —CHAPITRE V
entendu parler de lui dans la maison que par les assignations qu'on lui apporte sans cesse, il n'a pu le voir; et je crois même qu'il ignore que son fils est au collège.
SUITE DU JOURNAL
Nous partons tous demain pour la campagne. J'y mène mes enfants, M. de Bellegarde avant permis que je fisse sortir mon fils du collège pour quelque temps; ils seront mon unique ressource. Mademoiselle d'Ette ne peut venir s'établir avec nous; ses affaires et celles du chevalier de Valory la retiennent à Paris. Le chevalier me disoit hier en sa présence : « Je vous assure que c'est une excuse, car je n'ai nullement besoin d'elle. — Il le croit, me ditelle, lorsque nous fûmes seules; c'est sans avoir l'air de me mêler de ses affaires que je lui suis utile ; mais si je n'y étois pas, il ne sauroit où donner de la tête. Rapportez-vous-en à moi ; aussitôt que je ne lui serai plus nécessaire, j'irai vous retrouver. » Je ne peux qu'estimer la délicatesse de sa conduite, et désirer que tous mes an)is lui ressemblent.
M. de Francueil, d'ici à trois semaines, ne pourra pas faire d'établissement à Épinay; il me donnera, m'at-il dit, tous les moments dont son père ne disposera pas. 11 m'a paru si touché d'être obligé de me laisser partir sans lui, que j'en ai acquis plus de courage pour céder à cette duie nécessité.
M. et madame de Jully viendront passer avec nous la première semaine de notre séjour à Épinay. Je doute que la vie que nous nous proposons d'y nicnei' plaise à madame de Jully : je ne sais encore quel jugement porter
sur son cnractère. Elle pnroît tout occupée Jelle, de sa figure et de ce qui peut la faire valoir; elle est grande, très-bien faite, et plus belle que jolie; sa conversation est rarement suivie; elle a un air froid et distrait quand elle parle; cependant elle écoute avec attention, et il lui échappe (juelquefois des mots qui annonceroient plus d'esprit et de fermeté qu'on ne lui en suppose. Elle me témoigne assez d'amitié; il m'a quelquefois passé parla tète qu'elle m'étudioit. Je le lui ai dit une fois, elle s'est mise à rire. « Etudier une femme, m'a-t-elle répondu, ce seroit peine perdue pour un homme, et pour nous, soins superflus : nous nous ressemblons toutes, et nous connoissons notre secret. » J'ai cherché un sens plus fin à ces paroles qu'elle n'y en a sans doute attaché. Cette huitaine passée ensemble à la campagne m'éclairera peutêtre davantage sur ce que j'en dois penser. Elle est grosse de huit mois et m'en paroît assez fâchée*.