‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 122 sur 260 · PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE V · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE V

par-dessus tout, véritablement en colère. Mon fils ira au collège. Jamais, jamais M. de Bellegarde n'a voulu entendre une seule de mes raisons; ce n'est pas, au moins, qu'il les ait trouvées mauvaises ; c'est qu'il n'a pas voulu les entendre. Ses fils ont été au collège, il y a été luimême, son père aussi, son grand-père, et, que sais-je, moi, peut-être son bisaïeul? donc il faut que son petitfils y aille. Nos pères n'ont pas mis en doute que cette éducation ne fût bonne ; il faut respecter les avis de nos pères, ils valoient mieux que nous. — « Mais, lui ai-je répondu, nos pères croyoienl aux sorciers. — Ma fille, ma fille, votre fils ira au collège, ou je ne m'en mêle plus. » Que répondre à cela, mon tuteur, avec le mari que j'ai? celte nécessité est affreuse et va faire mon tourment. Mais dites-moi donc pourquoi M. de Bellegarde, qui ne peut tenir aucune de ses résolutions vis-àvis de ses enfants, et surtout vis-à-vis de M. d Épinay, qu'il n'estime ni n'aime, qui n'a pas le sens commun, qui de sa vie n'a donné une raison valable sur rien, résiste aux raisons les plus fortes et à l'évidence avec moi^? Cette inconséquence et cette obligation de me soumettre merévoUent. J'ai déclaré que je m'en allois passer quatre jours à la campagne d'une dame de mes amies, et qu'il n'y avoit qu'à profiter de ce temps pour m'enlever mon fils, car, pour mon consentement, ils n'ont que faire d'y prétendre, je ne la donnerai pas. Ah! en vérité, le métier de femme est bien dur! Tout se trouve réuni contre m,oi dans ce moment-ci. M. de Bellegarde est aigri par les procédés iniques du comte d'iloudetot, qui l'a fait assigner hier pour qu'il eût à lui payer la dot

« Uniquciiienl parce qu'elle e^l lemmc.

de sa femme. La comtesse est venue voir son père, qui étoit vivement irrite ; elle s'est jetée à ses genoux, l'a conjuré de ne point la confondre dans la disgrâce de son mari : elle fondoit en larmes, et nous a tous émus. M. dcBellegarde et elle se sont dit des choses Ircstouchantes, mais il est mortellement blessé, et je crains réellement que le chagrin qu'il ressent de cette conduite n'abrège ses jours. Je ne vois que des procédés atroces commis par des ingrats. La pauvre présidente de Maupeou est partie pour sa terre. Ce voyage est annoncé pour six mois ; mais les gens instruits prétendent qu'elle n'en reviendra pas de plusieurs années. Je la plains de toute mon âme, elle doit être au désespoir. Je voudrois, au moins, qu'elle pût savoir combien je suis touchée de sa situation, mais je n'entendrai pas même parler d'elle.

Huit jours de dislance.

Eh bien! mon enfant n'est plus avec moi. Ils ont suivi mon conseil; et tandis que j'étois absente, ils l'ont mis au collège. Je m'y attendois; malgré cela, l'impression que j'ai ressentie de ne pJus trouver mon fils, en arrivant, a été si forte, que j'ai passé deux jours sans boire ni manger, ni dormir. Il me sembloit quej'avois tout perdu. On m'a dit qu'il avoit beaucoup pleure en quittant ma mère, et qu'on n'étoit parvenu à le calmer qu'en lui disant qu'il me troiiveroit au collège. J'ai déjà été le voir deux fois. C'est une consolation que je me refuserai à l'avenir; car je sens que ma présence le détourneroit et nuiroit à ses études. Il demandoit à dire adieu à son père; mais comme il y a près de quatorze jours qu on n'a

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