‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 125 sur 260 · PREMIÈRE PARTIE.— CHAPITRE V · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE.— CHAPITRE V

seignesur le clavecin à connoître ses notes, et, d'ailleurs, je tâche d'exciter sa curiosité pour le forcer à me faire des questions. Je ne suis la maîtresse de me conduire avec eux à ma fantaisie que le matin, car les après-dînces mes parents s'en emparent ; on leur fait des contes à dormir debout, ou bien, si mon fils joue tout seul et fait du bruit, on le gronde et on le fait taire. Empêcher un enfant de faire du bruit, c'est vouloir qu'il s'ennuie avec nous et qu'il ne se plaise qu'avec des domestiques. Pour moi, je leur laisse toute liberté. Je pense que cela doit contribuer à établir leur confiance. Si j'en suis fatiguée, je tâche de les attirer à quelque occupation plus tranquille, et si Je ne peux y parvenir, je feins d'avoir affaire, ou je les envoie faire quelques promenades. Ealin, les circonstances me guident, et je fais si bien qu'ils sont lâchés de me quitter, et qu'ils ne se trouvent jamais mieux qu'avec moi ^

Madame d'Houdetot est venue dîner deux fois avec nous; M. de Bellegarde persi-le à ne vouloir pas voir son mari. J'ai été très-contente du ton qu'a pris madame de JuUv dans une conversation que nous avons eue toutes trois sur les torts du comte d'Houdetot. La comtesse se plaignoit de la froideur de son père et disoit que c'étoit lui faire injure à elle de la confondre avec son mari. « M. de Bellegarde ne vous confond pas, madame, lui dit madame de JuUy ; mais la colère est si étrangère à son âme, qu'il ne peut en éprouver contre un objet, que tout ce qui l'entoure ne s'£n ressente. Lorsqu'il parle de M. d'Houdetot ou de M. d'E[)inay, il nous boude pendant

* La iiii'thode d'éducation et d'insliuclion mêlées sera mise en pratique par niadaiiie d Épinay quand elle écrira ses Conversations d'Emilie, qui paraîtront en 1m 4. LiV^il alors de sa petite-l'lle qu'elle s'occupera.

doux lioures; assurément je ne suis pour rien dans loui-s torts. Je vous conseille de laisser au temps à clTacer celte impression douloureuse, avant de tenter de remettre votre mari en u;ràce; et vous, madame, plus vous verrez M. votre père, et j)lus il oubliera les torts de M. d'IIoudetot. »

Elle dit aussi plusieurs choses sur les caractères, en général, qui me firent grand plaisir. Je crois que je finirai par lestinier beaucoup; mais je ne sais pas si je l'aimerai : je ne trouve pas d'analogie dans nos caractères. Elle voit souvent mademoiselle Qiiinault', qui paroît être

* Jeanne- Françoise uuinault, née en 1701 et morte en 1785. C'est la troisième lille de l'acteur Quinault, qui couunença à jouer sur le théâtre de la Comédie-Française eu 1695, et qui mourut en 1756.

Les Quinault furment peut-être la famille de bons aclcurs la plus nombreuse qu'on ait vu. J. B. Maurice Quinault l'aîné délju:e le 6 mai 1712, quitte le théâtre en 1755, et meurt à Gicn en 174i; Abraham- Alexis Quinault, dit Quinaull-Dufresne, débute le 7 octobre 1712, quitte le théâtre en 1741, et meurt en 17G7. 11 s'était njarié en 1727 à Catherine ou Jeanne-Marie Dupré (mademoiselle de Seine), qui, née en 1706, avait débuté eu 1724, et qui mourut en 1759. L'aînée des filles de Quinault le père, Françoise, débute en 1708, et meurt en 1715, à vinnt-cinq ans. On l'appelait mademoiselle De Nesle, — De Nesle, du nom de son mari, — et mademoiselle, parce qu'il n'y avait que les femmes titrées qui portassent le nom de madame. La cadette des Quinault et la plus belle, reçue au Théâtre-Français en 1715, le quitta en 1722. Elle mourut en 1791, âgée d'au moins cent ans.

Mademoiselle Quinault, dont il est question dans ces Mémoires, avait débuté le 14 juin 1718, sous le nom de mademoiselle Quinault-Dufrosne et dans le rôle de Phèdre. Elle préféra, par la suite, jouer les soubrettes. Son esprit était vif, et elle jouissait réellement de l'estime de g:ens Irèsdistingués. La Chausse;:: composa sur ses indications la pièce du Préjugé à la mode, et Voltaire lui dut le plan de VEnfanl prodigue, où elle joua même, quoique jeune encore, le rôle ridicule de la baronne de Croupillac. La correspondance de Voltaire témoigne assez du cas que l'auteur de la Uenriade a longtemps fait de la comédienne. S'étant retirée du théâtre en 1741, avec deux pensions de mille livres, l'une sur la Comédie, Tautre sur le Trésor, elle devint le centre d'une société à la fois polie et libre, et fonda ce qu'on appela « le dîner du bout du banc, » repas qui avait lieu deux lois par semaine, alternativement chez elle et chez le comte de Caylus, et où la pièce du milieu était une écritoire. Les habitués de ce

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