‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 178 sur 260 · PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE VII

et ([uil est chargé d'ouvrir; il doit lire les réponses et et les faire signer; mais il est interrompu deux cents fois dans cette occupation par toutes sortes d'espèces imaginables. C'est un maquignon qui a des chevaux uniques à vendre, mais qui sont retenus par un seigneur; ainsi il est venu pour no pas manquer à sa parole; car on lui en donneroit la double, qu'on ne pourroit faire affaire. Il en fait une description séduisante, on demande le prix. « Le seigneur un tel en offre soixante louis. — Je vous en donne cent. — Cela est inutile, à moins qu'il ne se dédise. » Cependant l'on conclut à cent louis sans les avoir vus, car le lendemain le seigneur ne manque pas de se dédire : voilà ce que j'ai vu et entendu la semaine dernière.

Ensuite c'est un polisson qui vient brailler un air, et à qui on accorde sa protection pour le faire entrer à l'Opéra, après lui avoir donné quelques leçons de bon goût, et lui avoir appris ce que c'est que la propreté du chant françois ; c'est une demoiselle qu'on fait attendre pour savoir si je suis encore là. Je me lève et je m'en vais; les deux laquais ouvrent les deux battants pour me laisser sortir, moi qui passerois alors par le trou d'une aiguille; et les deux estaficrs crient dans l'antichambre : « Madame, messieurs, voilà mafhime » Tout le monde se range en haie, et ces messieurs sont des marchands d'étoffes, des marchands d'in.strunients, des bijoutiers, des colporteurs, des laquais, des décrotteurs, des créanciers, enfin tout ce que vous |)ouvc'/> imaginer de plus ridicule et de plus alfiigeant. Midi ou une heure sonne avant que cette toilette soit achevée, et le secrétaire qui, sans doute, sait par expérience l'impossibilité de rendre un compte détaillé des alfaires, a un petit bordereau qu'il

remet entre les mains de son maître pour l'instruire de ce qu'il doit dire à l'assemblée*. Une autre fois il sort à pied ou en fiacre, rentre à deux heures, fait comme un brûleur de maison; dîne tète-à-tête avec moi, ou admet en tiers son premier secrétaire, qui lui parle de la nécessité de fixer chaque article de dépense, de donner des délégations pour tel ou tel objet. La seule réponse est : « Nous verrons cela. » Ensuite il court le monde et les spectacles; et il soupe en ville quand il n'a personne à souper chez lui.

Je vois que mon temps de repos est fini, et que, s'il n'a pas eu table ouverte jusqu'à présent, c'est que sa vaisselle n'étoit pas prête, ni sa maison montée à sa fantaisie. Elle est fort bien, cette vaisselle, ni trop magnifique, ni mesquine. Dès le lendemain qu'on l'a apportée, il a donné un grand souper qu'il a commandé lui-même, dans la crainte que je n'y misse pas assez délégance. Il vint la veille dans mon appartement m' annoncer ce projet, et me montrer la liste des gens qu'il avoit priés; ils étoient au nombre de douze, et, à l'exception de M. et

* L'assemblée de la ferme générale. Voici un extrait du journa des fermiers généraux, pour une année quelconque :

a Lundi, à quatre heures, les cinq grosses fermes el les domaines.

« Mardi, à quatre heures, la r.'gie du tabac et les dom.aines.

« Le mercredi, à quatre heures, le conseil de la ferme. — A neuf heures du matin, les domaines.

« Le jeudi, à neuf heures, l'assemblée du tabac à l'hôlel de Longueville. — A quatre heures, les cinq grosses fermes.

« Le vendredi, à quatre heures, la régie du tabac et les domaines.

« Le samedi, à neul heures, l'exumen des comptes. »

Celle année-là, M. d'Épinay laisail spécialement partie du comité pour la régie des cinq grosses fermes, domaine d'Occident, haut comiuil de Lorraine et péages d'Alsace (tout cela était matière de douane) du comité de la régie et d'un comité chargé du service de trois départements des domaines.

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