PREMIERE PARTIE.— CHAPITRE I
et madame d'Epinay; et quoique l'honnêteté de celle-ci et son amour pour son mari dussent la rassurer du reste, elle ne voulut plus que son amant allât sans elle chez sa cousine. De son côté, madame d'Epinay n'attendoit que le départ de son mari pour fermer sa porte au chevalier. Cependant quelques propos tenus dans le monde m'alarmèrent pour ma pupille. Je savois que sa supériorité sur d'autres femmes lui avoit fait de bonne heure des ennemis, auxquels il faut avouer qu'elle prêta souvent des armes par sa naïveté et sa vivacité.
J'avois déjà tenté plusieurs fois d'employer l'autorité de ses parents pour remédier, ou pour parer à des inconvénients que je ne croyois pas moins contraires au bienêtre qu'à la réputation de madame d'Epinay; mais leur peu d'usage du monde et leurs irrésolutions perpétuelles les rendoicnt si gauches dans tout ce dont ils se mêloient, qu'il en résultoit presque toujours un effet contraire à ce que j'en attendois, ce qui me fit prendre, une fois pour toutes, la réï^oliition de ne me plus adressera eux, convaincu d'ailleurs qu'on ne fuit point sa destinée.
LETTRE DE MADAME D'KPINAY A MONSIEUll D'ÉPl.NAY.
Mars 1146.
Quoi! mon ami, mon ange, tu es parti! tu as pu me quitter, et me quitter pour six mois! non, je ne résisterai jamais à l'ennui dune si longue absence. 11 n'y a que quatre heures qu'elle dure, et elle m'est déjà insupportable. J'ai engage madame de Maupcou à venir me tenir compagnie; à présent je snrois fâchée qu'elle vînt troubler la seule consolation qui me convienne, celle do
l'écrire. Oh! mon tendre ami, me pardonncras-tu si je maudis la cause qui m'empêche de te suivre? J'ai cédé trop facilement aux craintes de ma mère : une grossessrî de trois mois n'a jamais empêché de voyager; au contraire. Hier j'étois heureuse, je l'étois encore ce matin, et maintenant je ne le suis plus; je n'ai pas même l'espoir d'être tranquille d'ici à six mois. Je veux passer mes jours à t'écrire, mes nuits à penser à toi. Ne me laisse rien ignorer de ce que tu feras, surtout ménage bien ta santé, songe que ma vie est attachée à la tienne. S'il t'arrivoit le moindre accident! Mais je n'ai pas besoin de m'exagérer mes peines pour les ressentir vivement. Que j'ai d'alarme d'avoir de tes nouvelles! Une chose m'impatiente surtout, c'est que vous ne sentez pas assez la nécessité de pourvoir d'avance à tous les petits accidents qui peuvent arriver. Peut-être pour les autres se- 'riez-vous plus prévoyant. Tenez, imaginez que c'est moi dont vous avez à prendre soin, et traitez-vous comme vous nie traiteriez ; avec cela je serai tranquille.
Adieu, mon cher ami. Ah ! si tu souffres autant que moi de notre séparation, que je te plains!
Si M. d'Épinay, qui, à cause de sa charge, était souvent dans le cas de s'éloigner de son épouse, eût conservé comme elle toutes ses lettres, on auroit la suite la plus exacte de l'histoire de leur âme, et des divers mouvements qui agitoient madame d'Epinay; toutes ses lettres éloient un journal de sa vie. Si quelques détails sont sortis de ma mémoire, les différents motifs qui la faisoient agir me sont toujours présents. J'ai connu peu d'âmes aussi intéressantes à suivre que la sienne. La