PREMIERE PARTIE.— CHAPITRE I
douleur qu'elle ressentit à leur première séparation depuis qu'ils étûient mariés avoit un tel caractère de vérité, et elle la laissoit voir avec tant de franchise, qu'il étoit difficile de n'en pas être ému.
Dès que son mari fut parti, elle se crut seule dans l'univers. Il n'y a personne de ceux qui ont ressenti une violente passion qui n'ait éprouvé le vide d'une première absence. Combien alors est précieux tout ce qui nous représente l'objet de nos regrets, et combien est importun ce qui nous distrait de notre affliction! Madame d'Épinay se livra à toutes les extravagances qui résultent du délire d'une première passion. Elle fit apporter dans son appartement les meubles de son mari; elle résolut de se servir de préférence de tout ce qui lui appartenoit et qui pouvoit être à son usage; elle ne voulut voir que les gens à qui elle pouvoit parler sans cesse de lui; elle trouvoit mille prétextes pour le nommer ; son nom lui sembloit se rapporter merveilleusement à tout ce qu'on lui disoit. Les larmes qu'il avoit versées en la quittant lui étoient d'autant plus précieuses qu'elle avoit des in(juiétudes sourdes sur sa tendresse. Cette marque de sensibilité lui parut un triomphe dont elle s'empressa de tirer vanité auprès de moi et de madame de Manpeou. Elle ne concevoit pas comment elle avoit pu le laisser partir sans elle ; la crainte de lui occasionner de la dépense l'avoit retenue, mais un commencement de grossesse avoit été le motif décisif. Comme madame de Maupcou et madame de Vignolcs ' lui laissoient la liberté de s'affliger auprès d'elles; elle se livra à leurs conseils,
• De rnrmc que pour lé chevalier de Canaples et quelques autres encore, le nom donné p:ir madame d'Epinay est un nom supposé qu'il n'importe nullement de channcr.
sans peine ni plaisir. Elle sortoit presque tous les jours, M. (le Bellegarde et madame d'Esclavellcs ne s'y opposoient pas, sentant eux-mêmes la nécessite delà distraire d'une douleur qui auroit infailliblement attaqué sa santé. Elle passoit toutes les matinées et une partie de la nuit à écrire à son mari. Il l'avoit chargée en partant de quelques détails qui le concernoient, entre autres de retenir, tous les mois, une portion de la somme que son père lui envoyoit, pour en acquitter quelques dettes dont il lui avoit laissé l'état. Cette occupation lui donnoil la plus grande satisfaction, et il n'y avoit pas jusqu'à la vue des créanciers de son mari qui ne la comblât de joie, parce (|u'elle parloit de lui ; elle prolongeoit la conversation avec une adresse qui enchantoit ces bonnes gens et qui me faisoit mourir de rire lorsque j'en étois le témoin.
Huit jours après le départ de M. d'Épinay, il se présenta plusieurs créanciers qui n'étoient pas compris sur la liste et qui prétendoient se faire payer. Elle suspendit l'ordre qu'elle étoit chargée de donner au sellier pour un second carrosse qu'il devoit faire pour lui, pendant son absence. Elle découvrit aussi qu'il avoit acheté une magnifique calèche dorée à l'inventaire du président de Maux^, et elle écrivit pour savoir son intention sur tous ces objets ; elle hasarda timidement quelques représentations sur la magnificence de cette calèche et sur l'inconvénient qu'il pouvoit y avoir de s'en servir. Sa plus grande peur étoit de le blesser ; et celte crainte, qu'elle n'a conservée que trop longtemps, lui a été sou-
• M. le présiiient de Maux (peu importe également son nom véritable) avait aimé discrètement mademoiselle d'Esclaveiles, et, vers le temps où il fut décidé qu'elle épouserait son cousin, il l'avait fait demander en mariage par sa mère. Madame d'Épinay avait pour lui de l'estime, et peut être l'eût accepté s'il s'était présenté plus tôt.