‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 242 sur 260 · LETTRE DE LA MÊME AU MÊME · texte numérisé non relu

LETTRE DE LA MÊME AU MÊME

Notre affaire est publique, grâce aux clabauderies des dames Chambon et à l'inconsidération de M. d'Epinay. Il rit comme un fou de ce qui fait mon supplice, et dit, que je l'aie fait exprès ou non, que le tour est excellent.

Lorsque j'arrivai chez M. deJully, chacun parloit bas, on chuchotoit. Madame Chambon me salua à peine et ne daigna pas m'adresser la parole. Toute la famille étoit assemblée ; et les gens d'affaires, notaires, commissaires et autres, avoient été mandés.

Au bout de quelques moments de tumulte, M. de JuUy s'aj)procha de moi avec M. d'Épinay, le comte d'Houdetot et le notaire : « Vous nous voyez fort en peine, ma sœur, me dit-il; ces malheureux papiers ne se trouvent point : ne pouvez-vous nous donner quelques éclaircissements sur ce qu'ils sont devenus? »

J'entendis madame Chambon murmurer entre ses dents : « Oh que si ! si elle le vouloit, elle le diroit bien ; » et je vis en même temps toutes ces dames se faire des signes; j'étois ninl à mon aise, et je vous l'avoue, mais sans paroître faire attention à elles. Je répétai ce que

j'avois dit la veille, en assurant que je n'en avois d'ailleurs aucune connoissance. « Mais, me dit M. de Julh , qu'estce que cette clef que vous m'avez remise immédiatement après le malheur? Comment en éticz-vous chargée? n'estce pas celle du secrétaire?.. — Oui, mon frère, ellem'a- Yoit été remise par votre femme, et j'ai exécuté ses volontés. — Quelles étoient-elles? »

A cette question, je fus embarrassée, car la pauvre femme n'avoit rien prononcé, et j'avois plutôt interprété qu'exécuté ses ordres. Cependant, après un instant de réflexion qui me rendit encore plus suspecte, je répondis : « Son intention étoit que les papiers que contenoit le secrétaire fussent brûlés sur-le-champ; ils l'ont été. » — Savez vous, me dit-il d'un ton fort troublé, ce que c'étoit que ces papiers?... — Non, et je n'ui pas dû le savoir. » J'ai pris indistinctement tout ce qui s'est présenté.

Alors tout le monde parla à la fois. Madame Chambon se leva brusquement : « Messieurs, dit-elle, je vous prends à témoin que madame avoue qu'elle a brûlé les papiers. — Des papiers, madame, lui dis-je, et non les papiers ; quant à ceux que vous cherchez, encore une fois, si je les ai brûlés, je l'ignore et je n'en ai aucune connoissance. » M. de Jully se jeta dans un fauteuil la tête appuyée dans ses deux mains. « Quelle apparence, disoit une des tantes, qu'elle ait chargé madame de tout brûler et que je n'en aie rien su, moi, moi pour qui ma nièce n'a jamais rien eu de caché. — Bon ! reprenoit la mère, ma fille n'a jamais été dansle cas de rien cacher ; c'est le comble de l'indignité de vouloir nous la rendre suspecte ; c'étoit bien plutôt pour mettre à couvert ceux en qui elle avoit bien mal à propos placé sa conllauce. Qiioi qu'il en soit, sa dot est mangée; il faut qu'on me la rende, qui que ce soit qui

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la paye. » M. d'Épinay vint me demander à l'oreille si ce que j'avois dit étoit bien vrai. Je le regardai avec indignation, sans lui répondre. Il s'y méprit et crut que je voulois lui dire qu'il étoit bien indiscret de me l'aire cette question.

Madame Chambon, hors d'elle-même, se mit en devoir de me faire subir un interrogatoire dans les formes ; je lui répondis d'abord honnêtement et le mieux qu'il me lut possible; mais son ton, ses expressions, les mots à double sens devinrent si choquants, que je pris le parti de me retirer en lui disant quejen'avois rien à lui répondre au delà de ce que j'avois dit.

Je revins chez moi avec M. d'Épinay. Nous y trouvâmes Duclos, qui étoit déjà instruit, et à qui mon mari conta ce qui venoit de se passer. Croirioz-vous, monsieur, qu'il osa me soupçonner aussi d'avoir mis de l'intention à exécuter si ponctuellement les ordres de ma sœur? « Vous avez répondu comme vous le deviez à votre mari, m'at-il dit ; que vous ayez brûlé les titres ou non, il faut toujours parler de même, entendez vous. — Qu'appelez- vous? lui dis-je; vous me soupçonneriez !... — Mais, attendez donc. Soupçonner! soupçonner!... Où seroit donc le grand mal quand vous les auriez brûlés? M. de Jully a, ce me semble, assez gagné à cette affaire, d'après ce que j'entends dire. Que diable est-ce que cela fait, quand les gens sont insatiables? — Mais, Duclos, vous perdez le sens; pensez-vous bien à ce que vous dites? — Oui, certainement; ne voyez-vous pas? Ecoutez, que vous les ayez brûlés ou non, je ne vous en estime pas moins, je vous en avertis. C'est une sorte de restitution à vos enlants; voilà comme j'envisagerois cela : il y a des cas où l'on fait très-bien de se faire justice à soi-même. Que diable !

la loi sévit contre un domestique qui vole à son maître les gages qu'il ne lui paye pas! cli bicn,^ ils ont raison tous deux. Il faut corriger la loi; et puis, il n'y a qii'licur et malheur à tout cola. L'homme est poussé malgré lui à telle ou telle action. Comment diable seroit-il responsable de ce qui en résulte? » J« le fis taire en ne lui cachant point l'indignation qu'il me causoit. Il se mit à rire de ma simplicité.

Il prétend qu'on peut, sur mon aveu, me condamner à payer la somme entière. « Il est bien question desomme, lui ai-je dit; que je paye ou non, c'est du soupçon que cette indigne famille ose former contre moi qu'il s'agit. Cela ne m'empêche pas de voir que c'est l'intérêt qui guide madame Chambon ; mais que m'importe son motif, elle se plaindra ; et quoique j'aie fait ce que j'ai dû faire, et ce que tout le monde auroit fait à ma place, on me blâmera.» Il fallut essuyer un sermon de Duclos sur ma précipitation, « Si les titres n'en étoienl pas, que n'appeliez-vous des témoins? » dit-il.

Vous pensez bien qu'il ne me laisse ignorer aucun des propos qui se tiennent. « Si le mari de madame d Epinay étoit par hasard dans le cas de manquer, étant contraint à payer la somme réclamée par M. de Jully, et qu'elle en ait soustrait le titre pour quelque temps seulement, y a-til bien du mal à cela? dit l'un. » « J'en suis fâchée pour madame d'Epiuay; peut-être n'est-elle pas coupable; mais, en attendant, c'est une femme qu'on ne peut plus voir, » dit l'autre. Concevez-Vous qu'on se permette de telles suppositions et de pareilles réflexions? Cela est désespérant ; et, quelle que soit la tournure que tout ceci prenne, je ne m'en laverai jamais. Ah! je ne puis supporter le désagrément d'être ainsi l'histoire de tout Paris ! Je re-

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