‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 243 sur 260 · PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE X · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE X

?ois des gens qui iiétoient pas venus chez moi depuis un siècle; les uns m'examinent jusqu'au fond de l'âme, les autres hasardent des questions qu'ils n'ont point droit de me faire, et couvrent leur insultante curiosité du voile de l'intérêt, qu'au fond ils n'ont jamais ressenti pour moi.

Dn prétend que mon mari ne m'épargne pas davantage, et Duclos m'assure qu'il dit partout que, par mon cfourderie, je l'expose à faire croire qu'il ne veut pas payer à son frère tout ce qu'il peut lui devoir. « Si cela finit par attaquer l'honneur de madame d'Epina\ , ajoute-t-il, je serai forcé de prendre quelque parti dont je gémirai; mais c'est sa faute et non la mieime. » Le parti est de se séparer de moi, sans encourir le blâme public, et de me reléguer dans un couvent.

Rousseau est tombé dans une autre extrémité. Toutes les fois qu'il avoit été question en sa présence de cette affaire-là, il avoit toujours gardé le plus profond silence, et jamais il ne m'en avoit dit un seul mot. Comme je pouvois croire que j'étois suspecte à ses yeux, je l'ai forcé à s'expliquer : « Que voulez-vous que je vous dise? m'a-til répondu; je vais, je viens, et tout ce que j'entends m'indigne et me révolte. Je vois les uns si évidemment méchants et si adroits dans leurs injustices; les autres si gaujhes et si plats dans leur bonne intention, que je suis tenté (et ce n'est pas la première fois) de regarder Paris comme une caverne de fripons dont chaque voyageur est tour à tour la victime. Ce qui me donne de la société la plus mauvaise idée, c'est de voir combien on y est pressé de se pardonner à soi-même, à cause de la multitude de ses semblables. S'il étoit question d'accréditer une bonne action, on nclo croiiuit, morbleu! qu'à son corps défendant. »

lU MÉMOIRES DE MADAME D'ÉPINAÏ.

Madomoiscllo d'FJte ne ni'n-t-clle ])n.s cnnscillr il'îiccomnioder cela avec de l'argent! En vérité, tontm iiidigi^c et me révolte. Toute la famille m'abandonne, excepté !a comtesse d'Iloudetot, que j'ai vue presque tous les jours; elle est à peu près la même ; cependant je crois qu'il y a plus de pitié que de justice dans les expressions de son amitié. Croyez-vous, par exemple, que je puisse être bien flattée des égards et des soins que me témoigne le comte son mari? Son mainlicn esttoutà fait singulier. Ha l'air de l'admiration ; il semble qu'il dise en lui-même : « Pourquoi diable cette femme n'est-elle pas la mienne'.'»

LETTRE I)E M. DE FR.UNCUEIL A MADAME [l'F.I'lN \Y.

Que je suis malheureux, ma tendre amie, que ma situation me condamne à la retraite, et m'ôte la douce\ir de vous consoler, et d'aller partout vous défendre! Je suis indigné de la foiblesse de Jully. Comment n'imposct-il pas à ces femmes qui étoicnt sans cesse en admiration devant lui? Au reste, si madame Chambon pousse la vilainie jusqu'à vous faire assigner, et qu'il soit assez imbécile pour le souffrir, disposez de moi et de tout ce qui m'appartient comme de votre propre bien.

Je blâme, permettez-moi de vous le dire, la solitude où vous vous tenez. Montrez-vous. Les lettres que vous m'écrivez sont pleines de nerf, de courage, et ont le caractère de l'innocence : voilà ce qu'il faut aflicher. A votre place, j'irois partout, en visite, aux spectacles ; que craignez-vous? Donnez-moi, je vous prie, de vos nouvelles exactement. Jamais, ma bonne amie, rien de ce qui vous intéresse ne me sera indilîérent; jugez dans

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