PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE X
vient-il, messieurs? Cent louis, à ce que vous dites, et voilà tout, car on sait que les intérêts de son mari et les siens n'ont rien de commun. Non, messieurs, non, je n'en crois rien, et je n'en veux rien croire. »
Malgré cela, cette inculpation parut plaisante; les mauvais propos vinrent ensuite, et l'on conclut, à deux ou trois voix près, que j'avois très-bien su ce que je faisois, en brûlant les papiers de madame de Jully, et qu'étant d'ailleurs de moitié dans ses intrigues, j'avois eu plus d'une raison pour en agir ainsi. Tout en disputant, ces messieurs buvoient et s'échauffoient d'autant. On compta de même plusieurs histoires sur le compte de mon mari ; on décida, sans nous connoître, qu'il n'y avoit à tout cela qu'un ménage de gâté. A la fin M. Grimm, impatienté, se leva et dit : « Messieurs, je ne me presse point de juger des faits que je ne connois pas. Mais à quoi vous sert donc d'avoir été honnête toute votre vie, si votre probité ne peut vous prémunir contre les soupçons et la médisance? Je sais cinquante exemples de jugements faux et révoltants prononcés avec la même légèreté. Il n'y a pas un de vous, s'il y veut bien faire attention, qui n'en sache autant. Ce qui me confond, c'est qu'en pareil cas, par une bizarrerie inouie, les honnêtes gens fassent presque toujours cause commune avec les fripons, comme si chacun ne sentoit que pour soi les avantages d'une bonne réputation. J'ignore quel parti vous prendriez à mon égard en pareille circonstance; mais je vous déclare à tous, messieurs, que si dcniain l'on vous accuse d'un fait qui vous déshonore, je n'eu croirai rien. — Parldeu 1 je le crois bien, rcpritTun d'eux, mais des gens |)crdusl — Qui dit cela? reprit M. rrrinini : Messieuis. je le l'éncte. je ne connois particulicrniient
i;i monsieur ni madame d'Epinay, je ne sais s'ils sont coupables ou non, mais, ma loi, cela me donne u:i souverain mépris pour ceux qui sont pressés de lo croire. » T.e baron d'E*** qui étoit le seul qui eût parLaffirmativement, se leva et répondit qu'il i'alluit avoii' une furieuse opinion de soi-même pour oser menacer les autres de son mépris. M. Grimm répliqua qu'il talloit avoir bien peu d'honneur pour avoir besoin de déshonorer les autres si vite.
On prétend que le reproche étoit fondé dans tous les points; aussi le baron d'E*** ne l'endura pas. Ils se tinrent encore quelques propos; le comte de Frièse voulut d'abord changer la conversation, mais le baron se crut offensé personnellement; et ces messieurs ne se mêlèrent plus de la querelle. Les deux antagonistes descendirent dans le jardin pour se baltre. M. Grimm porta à son adversaire un coup qui lui effleura légèrement les côtes, et il en reçut un en même temps dans le bras. Le baron, qui se crut fortement blessé, dit qu'il étoit content. Alors M. Grimm jeta son épée, et aida son adversaire à étancher son sang avant de songer à lui-même. Le comte de Frièse ramena le baron chez lui. Heureusement leurs blessures ne sont point dangereuses.
Ma mère et moi nous avons chargé Rousseau, qui voit tous les jours M. Grimm, de lui dire l'intérêt que nous prenons à sa santé. Depuis que mon mari a su qu'il s'étoit battu pour lui, il ne se possède pas de joie : il en fait partout l'éloge, et à tout propos il le cite; quant à Duclos, il fait ce qu'il peut pour atténuer cette action de M. Grimm, et pour me persuader qu'elle me fait grand tort. « Tout le monde, dit-il, conclut de ce combat que Grimm est votre amant : je vous dis que vous êtes folle