LETTRE DE MADAME D'ÉPINAY A M. DE LISIEL'X
Le malheur nous rend indulgents, monsieur; il n'v a rien de si vrai. Je viens d'avoir une querelle Ircs-vivc avec Duclos, Rousseau, Gauffecourt et le chevalier de Valory. Imaginez-vous qu'ils sont entrés tous quatre chez moi, en riant comme des fous. Je leur ai demandé la cause de celte gaieté. « Oh! ce n'est rien, dit Duclos. nous étions tous les quatre à nous promener, et ce diable deRousseau, qui pense toujours mal de son prochain, s'avise de nous dire, à propos de je ne sais plus quoi, que le mausolée de votre belle-sœur, qui est une chose magnifique, par parenthèse, est une consolation d'autant mieux inventée, que M. de Juily aura cent fois plus de plaisir à le détailler qu'il n'en a eu à pleurer sa femme. Savez-vous sur quoi il fondoit son opinion? sur l'empire invincible qu'ont les arts par-dessus toute autre chose. Enfin, dit-il, allons chez lui ; je gage que l'éloge de la défunte une fois fait, vous aurez la preuve de ce que j'avance. Sur cela, madame, je parie, et nous partons. Votre bcau-fière n'a encore chez lui que le modèle en petit. Le premier moment fut vraiment si pathétique;
q.ic je crus avoir gagné; mais peu à peu on quille le rôle de pleureur, et puis on nous fait remarquer telle beauté, tel contour, et ceci et cela; et enfin, voilà un homme mille fois plus artiste que veuf. Je me suis retourné vers Rousseau, je lui ai, ma foi, dit tout haut : « Allons-nous-en, mon ami ; vous avez gagné. » Yoilà, madame, le sujet de nos rires. »
Je vous avoue, monsieur, que je suis indignée que des gens qui se disent ami d'un homme aient été de sangfroid chez lui pour le railler : je le leur ai dit, et peut-être trop durement. Il faut pourtant convenir que le rôle que joue M. de Jully est assez ridicule, mais cela n'excuse point ces messieurs.
J'ai eu ce soir une réponse du pauvre chevalier de Y***. Il est dans une douleur amère de la mort de ma bellesœur. Je vous ferai voir sa lettre, je suis sûre qu'elle vous touchera : elle arrache des larmes. Il me mande qu'il écrit à M. de Jully, et il m'annonce la visite d'un de ses frères qui voyage, et qui viendra dans quelques mois à Paris; et il mêle recommande. Jamais il n'est sorti de sa province. Je crains de ne lui être bonne à rien, et de n'être pas même à Paris lorsqu'il y viendra.
M. Grimm a envoyé aujourd'hui savoir des nouvelles de ma mère et des miennes. Il nous a fait dire qu'il erpéroit sortir incessamment, mais qu'il n'oseroit se présenter à nous sans une permission expresse : vous pensez avec quel empressement nous la lui avons donnée.
Francueil revient ces jours-ci de la campagne, à ce qu'il me mande. C'est une consolation, mais bien foible; il a si peu besoin de moi! Bonjour, monsieur; ne venez pas me voir demain; je passe la journée chez ma rnère.