LETTRE DE LX MÉ5IE AU MÊME
Hier, en rentrant, je trouvai Rousseau, qui me dit que M. Grimm désiroit nous voir, ma mère et moi, dans un moment où il n'y auroit pas d'étrangers, parce qu'étant contraint à porter encore quelque temps son bras assujetti, il ne vouloit pas se montrer dans cet état. Il va passer un mois à la campagne pour se rétablir, et il veut prendre congé de nous avant son départ. Croiriez-vous que cette entrevue m'embarrasse? Je la dt'sire beaucoup; j'ai le cœur plein de rcconnoissance pour M. Grimm, mais je ne sais pas ce que je dois lui dire; car enfin je suis cause qu'il s'est battu, mais il ne s'est cependant pas battu pour moi. Un éloge sur l'esprit de justice et de bienfaisance générale qni l'a conduit? c'est bien froid! Ce discours iroit mieux dans la bouche d'un autre que dans la mienne. J'appuyerai sur la rcconnoissance que je ressens, sur la part indirecte Je répéterai « indirecte ; » je ne veux pas qu'il me soupçonne d'une sotte vanité : il est très-possible que je n'aie eu nulle part à son intention ; il me connoît si peu ! Il ne parle guère; ou ignore s'il ne fait pas des remarques sur ceux qu'il voit. Quoiqu'il soit circonspect et que je sois confiante, jif pense qu'il lui faudroit peut-être plus de temps pour me connoître que je n'en ai mis à le deviner et à le juger. 11 est vrai que je me suis fait depuis si longtemps une habitude de tout combmcr, de réfléchir-sur tout, que celt peut contribuer à hâter mes découvertes. Je crois que ce
niior géni'ral était nûcesaircmcnt un homme de quel ikc valeur. A la lin du siècle on trouve des Caliouet, avocats, et secrétaires du roi.
sera demain que nous le verrons. Je vous rendrai compte de sa visite.
M. de Jully m'a dit que le compte de ses intérêts avec M. d'Épinay éloit enfin arrêté. Cette discussion a été Irès-oragcuse. Au rapport de M. Félix, il y avoit bien pour une dcmi-lieure de travail entre gens raisonnables.
Le lendemain.
J'ai enfin vu M. Grimm, mon cher tuteur; il est venu Lier chez ma mère, pendant que j'y élois. Lorsqu'on nous eut annoncé son arrivée, nous allâmes au-devant de lui. Après les premières salutations, qui furent trèsrespectueuses de sa part : « Ma fille, me dit ma mère, embrassez votre chevalier. — Je serois très-fier de ce titre, si je le méritois, a-t-il répondu ; c'est la cause générale de la bienfaisance que j'ai défendue. Il est vrai, a-t-il ajouté en me regardant, qu'elle n'avoit jamais été outragée plus injustement. »
FIN DU PREMIER VOLl'MS.